La mort de Iannis Xenakis La quête et la conquête du chemin créateur vers le point «Oméga»
Pour lui aussi, cela va être l’engagement pour sa patrie, agressée par les troupes de Mussolini d’abord, d’Hitler ensuite, et l’entrée dans et la Résistance grecque, l’ELAS, et prend une part active aux combats contre les Allemands, entrés à Athènes, le 27 avril 1941. Mais contrairement à ce qu’on a pu lire ces derniers jours, son entrée dans la clandestinité ne se fait pas contre les Allemands qui quittent Athènes le 12 octobre 1944, mais contre les Anglais et le gouvernement de droite qui veulent ôter leur victoire aux Grecs. Tout comme Theodorakis d’ailleurs, Iannis Xenakis, membre du groupe «Lord Byron», participe activement aux légendaires «Journées de Décembre» où un peuple s’insurge contre un nouvel occupant et ses anciens dominateurs, une droite extrémiste avide de revanche.
A Paris, Iannis Xenakis fait la connaissance de Le Corbusier, avec lequel il travaillera jusqu’en 1960. Il est notamment l’auteur du pavillon Philips de l'exposition universelle de Bruxelles de 1958 et du couvent La Tourette, Lyon, tout en étudiant auprès d'Arthur Honegger, de Darius Milhaud et surtout d'Olivier Messiaen qui l’accepte comme élève libre. En 1955, c’est la percée au Festival de Donaueschingen. Xenakis fait scandale avec "Metastaseis", et les «glissandi» qu’il utilise pour exprimer les micro-intervalles, un des fondements de sa musique. Cette partition témoigne de sa maturité accomplie. C’est dire déjà, combien Xenakis avait pensé sa musique et depuis combien de temps, il l’a déjà fait. Penser la musique reste l’élément déterminant dans sa démarche, la précédant même, car, la même année 1955, il écrit son article célèbre : «La Crise de la musique sérielle». Xenakis s’est rendu compte que les principes de structure et de «syntaxe» de cette musique ne peuvent pas être discernés par l’oreille, qu’elle est inapte à une organisation du temps et de l'espace sonore et qu’il faut donc une autre méthode. Il propose une organisation de nature statistique, «appelant une écriture globale de nuages ou galaxies de sons» (Halbreich), et tout normalement, s’oriente d’abord vers des œuvres pour orchestre. Dans un long combat qui dure jusqu’au début des années 60, il a recours avec d'autres, à l'électro-acoustique, mais aussi aux mathématiques et il utilise, comme un des premiers, l'informatique avec "ST48" (1962), une partition calculée sur ordinateur. Cette musique est aussi la première de ses oeuvres "stochastiques", faisant intervenir le calcul des probabilités et la théorie des ensembles dans la composition. Toute technique, toute aide structurelle, mathématique ou par logiciel, cependant, n’est pour lui que moyen, qui lui permettent d’aboutir à une expressivité très personnelle. En 1973, il commence ainsi avec une nouvelle démarche technique, celle des « arborescences », prévoyant les structures mélodique, temporelle et polyphonique par des tracés graphiques sur papier millimétrique. Or, toute complexe que puisse être cette mise en œuvre, c’est le geste créateur qui détermine l’essence des réalisations de Xenakis, car il y a chez lui aussi toujours un élément de la grécité éternelle qui fait jour: En recourant à des mots grecs pour titrer la plupart de ses oeuvres, Xenakis souligne que la science et l'art dérivent philosophiquement des concepts grecs classiques. Aussi, sa démarche créatrice a-t-elle ses fondements dans les profondeurs des mythes grecs et de l’histoire extraordinaire de la Grèce antique auxquelles il retourne toujours et auxquelles il ne cesse de se référer, car elles lui permettent de poser ces éternelles questions qu’ont déjà posées ses ancêtres helléniques et qui continuent de nous hanter et de symboliser nos interrogations, nos hantises, nos angoisses abyssales. C’est ce qui donne à ses musiques – plus d'une centaine d’œuvres pour toutes formations, jusqu’à son ultime création, "Omega", de 1997, dernière lettre de l'alphabet grec, point final – leur grande force expressive, émotionnelle. Le nom du Luxembourg reste attaché à la figure de Xenakis. C’est grâce à Olivier Frank qui était très attaché à lui, que le compositeur a été deux fois à Luxembourg, et sur instigation aussi d’Anise Koltz, il a écrit «Khoaï» pour clavecin solo, créé à Luxembourg, le 27 avril 1979 par la célèbre Elisabeth Chojnacka. Mais c’est surtout l’initiative remarquable prise par la firme Timpani et l’OPL de publier sur CD son œuvre symphonique, qui a connue un retentissement exceptionnel ces derniers mois en France et partout. Cinq grandes partitions de Xenakis se trouvent réunies sur ce disque: l’extraordinaire, «Aïs » (1980), une des toutes grandes partitions de la seconde moitié du XXe siècle, avec le soliste de la création, le baryton Spyros Sakkas, et « notre » percussionniste, Béatrice Daudin, tous deux sensationnels d’intensité et de précision, «Tracées» (1987), six intenses minutes musicales, «Empreintes» (1975), «Noomena » (1974) et «Roaï » (1991), une des réalisations remarquables de la dernière phase créatrice du compositeur.
Guy Wagner
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© kulturissimo (Tageblatt)- 07.02.2001 Retour articles de presse... |
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