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Editorial

Et la vengeance vient à nouveau de triompher de la justice


Ça y est, il est mort. Comme on dit: Justice est faite!

Timothy James McVeigh, 33 ans, numéro de matricule 12076-064, a été supplicié lundi dernier, par une injection létale au pénitencier de Terre Haute dans l’Indiana. Cela a été la 716 e exécution capitale depuis la réintroduction de la peine de mort aux USA en 1976, la 33 e en 2001, et la première exécution fédérale depuis 1963. En 10 ans, le nombre de mises à mort légales est passé de 23 en 1990 à 85 en 2000.

Le 19 avril 1995 à 9h02 , McVeigh avait fait sauter un camion avec deux tonnes d’explosifs devant un immeuble administratif d’Oklahoma City, le Alfred P. Murrah Federal Building , qui abritait plusieurs agences fédérales. 168 personnes, dont 19 enfants, étaient mortes dans cet acte terroriste, le plus meurtrier jamais perpétré sur le territoire des Etats-Unis , pour lequel il n’y a pas d’excuses, ni de circonstances atténuantes.

Le 11 juin 2001, 2245 jours plus tard, à 7h00 (heure locale), McVeigh a été sanglé sur un lit spécialement conçu, les bras en croix.

Ses bourreaux étaient des volontaires. Aux Etats-Unis, les bourreaux sont tous volontaires, exclusivement volontaires.

A 7h03, on a annoncé des problèmes de communication et de transmission avec Oklahoma, à 7h06, ceux-ci étaient résolus, et on a pu y aller. Par une intraveineuse dans la jambe droite ont alors transité, d’abord, à 7h10, une solution de penthotal de sodium qui a endormi le condamné, puis à 7h11, du bromure de pancuronium qui a paralysé ses muscles et bloqué sa respiration, enfin, à 17h13, du chlorure de potassium qui a arrêté son cœur. Pendant ce temps, un électroencéphalogramme était en activité pour qu’on voie quand tous signes apparents de vie auraient cessé.

Cela a été le cas à 7h14 (14h14 chez nous). Les rideaux devant les vitres des témoins se sont alors refermés et la retransmission de l’exécution sur grand écran par un système de télévision reliée au pénitencier de Terre Haute vers une salle d’Oklahoma City, a été arrêtée pour les 232 parents des victimes qui y avaient été amenés par bus à partir de 3 heures du matin.

Le directeur de la prison, Warden Harley Lappin, a alors annoncé la mort de Timothy McVeigh, déclarant que celui-ci avait "pleinement coopéré" à son exécution, avant que des journalistes et autres témoins ne donnent des détails sur le condamné et sa mise à mort, sur ce qu’il portait et comment il avait cherché par le regard un contact individuel avec chacun des témoins. Oui, on voyait qu’il respirait profondément; non, il ne semblait pas manifester de crainte devant l’inéluctable; oui, ses yeux étaient devenus vitreux après l’exécution; non, il n’avait pas eu de derniers mots; oui, il avait remis comme ultime déclaration un poème de William Ernest Henley, intitulé: " Invictus " , de 1875 : " I am the master of my fate; I am the captain of my soul. "... Non, il n’avait rien changé au poème, pas même une virgule.

Justice est faite!

Tandis qu’à l’intérieur des sinistres murs de brique rouges du pénitencier, le coupable rendait le dernier souffle, un délire médiatique avait saisi l’extérieur. Depuis des jours, CNN a eu des reportages en continu. Des cameramen des télévisions du monde entier et des reporters des journaux avaient été installés dans un grand champ que l’administration pénitentiaire avait mis à leur disposition. Il n’y avait cependant pas grand chose à voir, à part ces murs de la prison et le tract des condamnés à mort survolé par un hélicoptère.

Comme le parking ne suffisait pas, les habitants des environs mettaient à disposition leurs jardins à 25 dollars la journée, et les petits commerçants engrangeaient: Jamais auparavant, ils n’avaient vendu autant de chips, de pop-corn et de Budweiser…

Business as usual!

Du fait que ceci ait été la première exécution fédérale, ce n’est pas un des cinquante Etats, mais ce sont pour ainsi dire, les Etats-Unis comme tels qui ont procédé à la mise à mort de leur "bad guy": Un blanc, de la classe moyenne, bien élevé, catholique, bien pensante et croyante.

Pourquoi ce jeune homme de bonne famille a-t-il conçu une haine telle contre le gouvernement qu’il lui fallait tuer tant d’innocents? Comment est-il devenu militant d’un de ces nombreux mouvements de soi-disant "patriotes", en fait, de fascistes de la pire espèce, de racistes et d’antisémites. Comment l’influence de la lecture des "Turner Diaries" racontant l’histoire de quelqu’un qui s’enrôle dans une armée secrète pour lutter contre un gouvernement, l’a-t-elle conduit à mener son combat assassin?

Des questions restées sans réponse, car de là, à devenir l’incarnation même d’un "terrorisme made in USA" avec les moyens inqualifiables qu’il a utilisés, McVeigh avait un pas à franchir.

Aussi faut-il s’interroger si cette mise à mort, la plus spectaculaire qui se soit jamais déroulée aux USA, a eu les effets que ses partisans lient toujours à la peine capitale pour la justifier.

Son effet dissuasif d’abord: McVeigh savait qu’il mourrait. N’a-t-il pas dit lui-même que son exécution était un "suicide assisté"? Ce n’est donc pas le châtiment suprême qui a retenu son bras assassin, et de fait, en l’exécutant, ses juges ont répondu à son attente de devenir le "martyr" d’une cause aberrante.

L’effet de justice et d’exemplarité de la peine ensuite: Comment continuer à prétendre que l’exécution de cet homme ait racheté son crime, d’autant plus que, jusqu’à la fin, McVeigh est resté sans remords? Comme l’a écrit Jacques Amalric: "Et il st tout aussi clair que l’Etat fédéral, qui a tout fait pour éviter la retransmission publique de l’exécution, ne croit plus en l’exemplarité d’une peine qu’il est contraint d’infliger dans un quasi-huis clos."

On n’a donc fait qu’assassiner un assassin.

Or, les différences entre celui-ci et les autorités sont-elles si grandes, car que doit-on constater?

Que McVeigh a minutieusement préparé, exactement planifié et froidement exécuté son acte.

Que les responsables du pénitencier de Terre Haute ont minutieusement préparé, exactement planifié et froidement exécuté la mise à mort de McVeigh.

Que George Dead Man Walker Bush comme gouverneur du Texas, l’Etat au record absolu d’exécutions, a "commis un certain nombre de crimes légaux en envoyant à la potence des personnes innocentes”. C’est ce qu’a déclaré Jack Lang. Nous voudrions préciser: En envoyant à la mort 140 personnes. Point. Coupables ou innocentes. Point.

Quarante-six de moins que McVeigh.

L’un est un assassin, et l’autre? Président des USA, actuellement en visite mouvementée en Europe.

"Le bien a triomphé du mal", a-t-il déclaré après l’exécution de McVeigh, au moment même où neuf anciens ambassadeurs américains ont écrit à la Cour suprême pour réclamer l’arrêt de l’exécution de handicapés mentaux qualifiée de "pratique cruelle et non civilisée", et qu’ Amnesty International a dit à propos de l’exécution de l’auteur de l’attentat d’Oklahoma City: "Les Etats-Unis ont laissé la vengeance triompher de la justice et se sont éloignés encore un peu plus des aspirations de la communauté internationale.

Le bilan du président George Bush en matière de peine de mort est bien connu à travers le monde. En refusant d’imposer un moratoire sur les exécutions fédérales, il met un peu plus à mal sa réputation et celle de son pays. La communauté internationale doit redoubler d’efforts pour persuader le gouvernement américain d’imposer un moratoire, une première étape devant conduire le pays à l’abolition."

Justice est faite?

Dix-neuf autres condamnés à mort attendent actuellement le châtiment suprême au même pénitencier de Terre Haute dans l’Indiana . Comme l’a révélé Robert Nigh, l’avocat de McVeigh, dix-huit d’entre eux sont des personnes de couleur.

L’exécution de Juan Raul Garza, d’origine hispanique, est fixée au 19 juin prochain, dans la même cellule de la mort où Timothy McVeigh a rendu le dernier souffle.

Guy Wagner



© Guy Wagner, kulturissimo (Tageblatt) - 30.05.2001

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