Qu’est-ce qu’on était triste en ce 21 octobre 1984 quand on apprit la mort de François Truffaut, survenue absurdement à la suite d’une tumeur du cerveau à l’Hôpital Americain de Neuilly, et peu nous importait qu’il ait été, selon les commentateurs, le plus grand ou le moins grand de tous ceux qui ont déterminé ce qui constitue déjà une étape classique dans l’évolution du septième art, la „Nouvelle Vague“!
Né, le 6 février 1932 à Paris, François Truffaut connut une enfance malheureuse qu’il refléta d’abord dans le court métrage sur l’éveil sexuel dans un groupe de jeunes durant les vacances intitulé: „Les Mistons“ (1957), - „le premier film fait par des martiens“ - ensuite dans ce qui allait être le premier véritable cycle de films de l’histoire du cinéma, cycle concernant le personnage d’Antoine Doinel, qu’un autre écorché vif, Jean-Pierre Léaud, a incarné.
|

François Truffaut
|
Ce cycle débuta avec le long métrage: „Les 400 coups“ (1959), il se poursuivit avec l’épisode „Antoine et Colette“ de „L'Amour à vingt ans“ (1962), et les films „Baisers volés“ (1968), Prix Louis Delluc, „Domicile conjugal“ (1970) et „L'Amour en Fuite“ (1979): „une porte fermée, malgré la fin que j’ai voulu théâtralement heureuse“ (Truffaut). Dans les cinq films, Léaud a l’âge successif d’Antoine grandissant, mûrissant, vieillissant, et on peut affirmer que Léaud est bien l’ „alter ego“ du cinéaste.
Pionnier de la „Nouvelle Vague“
Pendant les vingt ans qui séparent le premier du dernier film de ce cycle, François Truffaut se sera imposé comme le cinéaste favori du public français, notamment en raison de la tendresse sous-jacente à son expression cinématographique et son merveilleux regard sur les enfants et sur les femmes: „Tourner avec des enfants, c’est une grande tentation avant, une assez grande panique pendant (parce que c’est une matière épouvantable qui nous file sans cesse entre les doigts) et une immense satisfaction après.“
Rien ne l’y avait pourtant prédestiné, quitte à ce que la passion du cinéma l’eût pris dès son adolescence. A quinze ans, il fonda son propre ciné-club, mais, les fonds lui manquant, il dut le fermer et fut mis en prison. André Bazin l’aida à en sortir. Deux ans plus tard, Truffaut fit la connaissance de Jean-Luc Godard, Jacques Rivette et Claude Chabrol. Pendant qu’il faisait son service militaire, il allait devoir partir pour l’Indochine. Il deserta, fut emprisonné et plus tard relâché pour „instabilité de caractère“. En 1953, il fut engagé par le Ministère de l’Agriculture pour mettre à jour son Service Cinématographique,. mais fut licencié après quelques mois seulement. André Bazin lui ouvrit alors les colonnes de ses „Cahiers du Cinéma“, dans lesquels Truffaut publia, en 1954: „Une certaine tendance du cinéma français“ qui allait s’avérer être son manifeste théorique et le point de départ d’une discussion âpre sur la „Politique des auteurs“ en France. Cette plaidoirie pour un cinéma plus personnel firent du texte le premier manifeste de la Nouvelle Vague, mais par sa virulente critique contre la „tradition de qualité française“, l’auteur fit le procès de la plupart des réalisateurs qui tenaient le haut du pavé à l’époque: Delannoy, Autant-Lara, Cayatte, Clément, Clair... D’aucuns ne le lui pardonneront jamais.
Passant de la théorie à la pratique, Truffaut tourna son premier court-métrage: „Une Visite“ (1954) avec Jacques Rivette et Alain Resnais. Après avoir travaillé comme assistant de Roberto Rossellini, il écrivit le script pour „A bout de souffle“ et tourna avec Godard: „Une Histoire d'Eau“ (1958).
L’année suivante, ce furent les „400 coups“ qui allaient le consacrer à Cannes.
Les deux courants d’une démarche cinématographique
On peut parler de deux courants distincts, voire divergents qui déterminent l’oeuvre de François Truffaut à partir des années 1960.
D’un côté, le cinéaste continue la grande tradition humaniste de Jean Renoir qu’il admire tant qu’il put dire: „La disparition de Renoir me fut très pénible, sur un plan privé.“
Dans cette catégorie de films on peut inclure des oeuvres comme „Jules and Jim“ (1961), certainement un des chefs-d’oeuvre du cinéma des années 60, qui sera pour toute une génération le symbole même d’une „liaison triangulaire“, en ce que ce ne sont pas Jules et Jim, les deux hommes, qui la déterminent, mais Catherine (Jeanne Moreau), la femme; comme: „L’enfant sauvage“ (1969), dans lequel Truffaut interprète lui-même la figure historique du docteur Jean Itard qui veut à tout prix établir une communication, un entendement avec un enfant qui a grandi à l’état sauvage; comme le lumineux: „Une Belle fille come moi“ (1973) et surtout l’admirable „Nuit Américaine“ (1973), l’hommage émouvant de Truffaut au cinéma comme dernier art communataire qui remporta e.a., l’Oscar du meilleur film étranger et le „Best Direction British Academy Award“. Dans tous ces films, on découvre l’extraordinaire versatilité du cinéaste, sa faculté de comprendre les différents sujets et de les restituer par des images toujours saisissantes.
S’y ajoute son amour toujours renouvelé des enfants, dans „L'Argent de Poche“ (1975), et je me souviens qu’à l’issue du film que j’ai vu dans une salle du Quartier Latin à Paris, les gens ont appplaudi. S’y ajoutent également sa désinvolte célébration de la femme et de l’amour dans: „L'Homme qui aimait les femmes“ (1977), dans lequel le „Gotha“ des actrices du cinéma français a fait une apparition, ou encore le „thriller“ tourné d’une main particulièrement légère qui deviendra son dernier film: „Vivement Dimanche“ (1983).
De l’autre côté, nous avons un François Truffaut qui propose des films sur la fatalité, tournés avec un sérieux, voire avec un cynisme qui n’est pas sans rappeler Hitchcock, un des maîtres à penser du réalisateur, avec lequel il partage la fascination pour les côtés sombres et irrationnels de la vie humaine. Un film comme „La Mariée était en noir“ (1968) est d’ailleurs un hommage explicite à Hitchcock, ne serait-ce que par le fait que la musique est de Bernard Herrmann, le compositeur qui a écrit les plus belles partitions pour le grand Alfred.
Dans le même contexte, il faut citer aussi un autre succès de la première période Truffaut: „Tirez sur le pianiste“ (1962) avec un Charles Aznavour admirable et une brillante intervention (musicale) de Bobby Lapointe, l’étrange: „Les Deux Anglaises et le continent“ (1972), sur un écrivain - encore Léaud! - ayant une „affaire“ avec deux soeurs; l’„Histoire d’Adèle H.“ (1975), un film sur une des filles de Victor Hugo, interprétée par Isabelle Adjani, qui constitue une des études les plus prenantes sur un amour non-partagé de toute l’histoire du cinéma.
Dans „La Chambre Verte“ (1978), sur un sujet d’Hanry James, Truffaut joue lui-même, aux côtés de Natalie Baye, un homme obsédé par son amour de la mort à laquelle il voue un véritable culte, et dans „La Femme d'à côté“ (1981), Gérard Depardieu et Fanny Ardant interprètent un couple qui s’est déjà aimé dans le passé.
Quelques films ne peuvent pas être catégorisés aussi précisément, quitte à ce qu’ils comportent des éléments provenant des deux approches truffaldiennes.
„Le Peau douce“ (1964) est la réflexion du cinéaste sur le sujet de l’adultère; „Fahrenheit 451“ (1967), d’après le roman de science-fiction de Ray Bradbury, fut considéré à l’époque comme un échec et devenu entre-temps un classique. Citons aussi: „La Sirène du Mississipi“ (1969), avec Deneuve, Belmondo et Michel Bouquet („un de mes grands amis et un grand acteur“), que Truffaut a décrit comme „le récit d’une dégradation par amour“, ou encore „Le Dernier Métro“ (1980), avec Depardieu, Deneuve et Bennent. Ce film aux dix Césars joue sous l’Occupation et est „une illustration du fameux slogan américain: <The show must go on>.“
On l’a vu: Truffaut ne s’est pas cantonné dans le rôle de scénariste et de réalisateur de ses propres films. Il a également écrit le scénario de „Mata Hari, agent H21“ de Jean-Louis Richard (1964) et de „La Petite Voleuse“ que Claude Miller réalisera en 1989.
En 1976, Truffaut accepta l’invitation de Steven Spielberg pour participer comme acteur à „Close Encounters of the Third Kind“ (Rencontres du Troisième Type), et il y joue le scientifique en quête de communication avec les extra-terrestres. On peut voir dans ce rôle comme un symbole et affirmer que Spielberg a très bien compris le grand problème de Truffaut lui-même: Ayant été depuis son enfance, un marginal, il a toujours été à la recherche de rencontres et de communication avec les terrestres!
Voilà pourquoi le réalisateur se sentira également concerné tout au long de sa vie, tant par le processus de la création cinématographique que par le résultat de cette création, et qu’il continuera d’être un critique et un commentateur du cinéma. Il était d’ailleurs aussi fier de ses livres que de ses films.
Ses essais critiques ont été réunis dans: „ Les Films de ma Vie“ (1975). Ont été publiés à titre posthume: „Le Cinéma selon François Truffaut“ (1988), constitué de trois cents entretiens avec le cinéaste entre 1959 et 1984 publiés dans la presse française et anglo-saxonne et réunis par Anne Gillain, ainsi que sa „Correspondance“ (1990) publiée avec une préface de Jean-Luc Godard. Son chef d’oeuvre demeure cependant son immense interview avec Alfred Hitchcock qu’il a fait paraître sous le titre: „Le Cinéma selon Hitchcock“ (1967) et dont il a sorti l’„édition définitive“ sous le titre „Hitchcock/Truffaut“ (Ramsay, 1983) peu de temps avant sa mort.
Les deux filles de son mariage avec Madeleine Morgenstern: Laura (* 1959) et Eva (* 1961), apparurent à l’écran dans: „L'Argent de Poche“ (1975). Un an avant sa disparition, lui est née Joséphine, dont la mère est l’actrice Fanny Ardant.
En 1979, Truffaut était sur invitation du CDAC de l’époque à Luxembourg, en compagnie de Claude Jade, son interprète pour présenter „L'Amour en Fuite“. La rencontre avec lui m’est restée inoubliée.
Guy Wagner
Rem.: Les citations de Truffaut sont extraites de „Cinéma selon François Truffaut“, Flammarion.
|