A la mémoire de Tatiana NicolayevaGuy Wagner
Tatiana Nicolayeva était née en 1924 à Bezhitza (URSS) dans une famille de musiciens. A cinq ans, elle eut ses premières leçons de piano par sa mère, elle-même diplômée du Conservatoire de Moscou. Au terme de ses études à l'Ecole centrale du Conservatoire de Moscou, où elle travaillait à partir de sa treizième année le piano avec Alexandre B. Goldenweiser et la composition avec Evgeni Goloubev, elle fit ses débuts retentissants en 1945. D'emblée, elle acquit une renommée et une envergure internationales. Deux ans plus tard, elle remporta un premier prix en piano. Lauréate en 1950 du Concours Bach de Leipzig et diplômée la même année en composition, elle opta en 1959 pour l'enseignement au Conservatoire de Moscou où elle fut titularisée en 1965, tout en continuant une carrière prestigieuse. En 1951, l'Union Soviétique lui avait décerné le "Prix d'Etat" première classe pour son Concerto pour piano et orchestre et en reconnaissance de ses mérites comme pianiste. Le titre d'"Artiste Populaire d'Union Soviétique" lui fut également accordé pour honorer son activité à la fois dans son pays natal et dans plus de quarante pays où elle a donné des concerts et des "master classes". Tatiana Nicolaieva a elle-même composé pour la voix, le piano et les formations de chambre. Son répertoire a été immense: plus de cinquante concertos, les oeuvres essentielles de Chopin, Rachmaninov, Schumann, Scriabine, Tchaikovsky, des compositions de Medtner, Stravinsky et Prokofiev, l'intégrale des Sonates de Beethoven, les oeuvres majeures de Bach: "L'Art de la Fugue", les douze Concertos pour le clavier, les 48 Préludes et Fugues du "Wohltemperiertes Klavier", les Partitas, Suites et Toccata, ainsi que les "Variations Goldberg". C'est elle qui avait créé en 1952 les "Vingt-quatre Préludes et Fugues", op.87, de Chostakovitch qui lui sont dédiées, et elle défendit au cours de sa vie magistralement l'oeuvre pianistique du grand compositeur. *) ... Ah, comme elle savait parler de Chostakovitch! Elle avait accumulé tant de souvenirs, et par ses dons de narratrice, elle savait évoquer toute une époque avec ses drames et ses richesses, sa grandeur et ses misères. Elle en parlait avec dignité. C'est la dignité qui la caractérisait. Sa dignité était la base de sa simplicité et de sa force. Elle était comme on s'imagine les mères russes portant sur leurs épaules le destin d'une nation. Avec son chignon serré et strict, sa tenue droite, son port simple mais altier, elle était là, présente, telle qu'en elle-même la vie l'avait modelée. On était rassuré avant même qu'elle n'ait mis les doigts sur les touches du piano. Et puis c'était le miracle. Grande, elle restituait la grandeur des maîtres, elle connaissait toutes les facettes de leur génie, elle en rendait la vérité intérieure. Ce n'était pas une question de technique, il y a , notamment parmi les générations de jeunes, des virtuoses bien plus impeccables, techniquement, mais quand on l'entendait , elle, on réalisait que ce qui compte en vérité, c'est l'esprit de la musique, sa dimension spirituelle. On n'oubliera pas ses prestations à Esch, - l'envol de Beethoven vers les espaces intersidéraux dans son ultime sonate, la respiration intérieure de Bach dans ses "Variations Goldberg", et , ce 24 mars 1993, tout récemment donc, "Die Kunst der Fuge" se prolongeant à l'infini dans le recueillement de l'assistance. Je garderai toujours en mémoire le bonheur de cette artiste de se trouver parmi des amis, de rencontrer à Esch l'auteur qu'elle vénérait parmi tous et qu'elle n'avait jamais vu, Tchinghis Aïtmatov, l'écrivain-ambassadeur, sa surprise de réaliser que Raymond Tholl la saluait par les ondes de RTL au moment où elle retrouvait les organisateurs du concert autour du Dr. Dicato à l'Hôtel Renaissance. Je me rappellerai sa descente du train à Trèves pour le concert précédent, portant dans sa main une orchidée qu'elle tendit à Ariel, un geste parmi tant de ses gestes simples et vrais. Elle était
ainsi devenue pour nous comme une parente qu'on voyait bien trop peu,
mais qui était toujours proche dans nos coeurs. Elle était
merveilleuse... __________________ Autres parutions discographiques récentes de Tatiana Nicolayeva: BACH : Goldberg Variationen (Hyperion CDA 66589), Die Kunst der Fuge Vol.I & II, Ricercari, Duettos (Hyperion CDA 66631/2), Das wohltemperierte Klavier Vol.I & II (Mezhdunarodnaya Kniga, MK 418042 & 418043), Italienisches Konzert, Fantasie c-moll, Vier Duette e.a. (Mezhdunarodnaya Kniga, MK 418013), Toccata & Fuge d-moll, Choral-Präludien e.a. (Mezhdunarodnaya Kniga, MK 418024) © Guy Wagner,
Tageblatt, 25.11.1993 -
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