La mort de Sir Georg Solti L'obsession de la perfection
Une personnalité intransigeante A quoi cette personnalité tenait-elle? Avant tout, croyons-nous à cette volonté de perfection qui était la sienne et qui frisait l'obsession. On n'avait qu'à la voir diriger qu'on se rendait compte que rien, absolument rien n'était chez lui laissé au hasard. Toujours concentré sur les musiciens, Solti dirigeait avec des gestes d'une précision extrême, mais surtout d'une nervosité tranchant parfaitement avec ceux de ses collègues. Chez lui, c'étaient les mains et les yeux seuls qui imposaient la volonté d'un vrai chef, tandis que le corps demeurait presqu'immobile. Cette précision, cette implacable exigence, ce mordant auraient pu faire paraître ses innombrables réalisations comme tout simplement extérieurement parfaites, mais froides, s'il n'y avait eu son tempérament hongrois, son attention extrême aux moindres inflexions sonores, les effets décidément inouïs, dans le vrai sens du terme, qu'il réussit à sortir des notes, mais aussi une chaleur cordiale, une tendresse nouvelle, une respiration sereine à la fin de sa vie. Une carrière en progression constante Georg Solti est né le 21 octobre 1912 à Budapest dans une famille juive. Il a étudié le piano, la composition et la direction d'orchestre avec Bartók, Dohnányi, Kodály et Leo Weiner, et il sera toujours pour l'œuvre de ses professeurs un des meilleurs défenseurs, de sorte que les enregistrements qu'il en réalisera, comptent parmi les références. Il commença sa carrière comme pianiste, mais sera rapidement engagé comme chef d'orchestre à l'Opéra de Budapest (1930-1937). Il y fit un apprentissage essentiel qui lui permit de se spécialiser dans la musique lyrique. Arturo Toscanini, qui avait refusé de diriger dans l'Allemagne nazie, trouva, un an avant l'"Anschluss", au Festival de Salzbourg de 1937, un retentissement unique. Comme son assistant, il choisit le jeune Solti. Pourtant, la carrière de celui-ci ne démarrera pas pour autant. En 1939, il dut chercher asile en Suisse, où il reprit sa carrière de pianiste. En 1942, il remporta même le premier prix au Concours International de Genève. Il reviendra d'ailleurs encore régulièrement au piano, notamment avec Murray Perahia pour Bartók. Il fut un des premiers à renouer des liens avec l'Allemagne vaincue. En 1946, il dirigea Fidelio à l'Opéra d'État de Munich. Le succès qu'il remporta a été tel qu'il fut nommé directeur musical. En 1952, Solti accepta le poste de directeur artistique et musical de l'Opéra de Francfort. En 1961, il est au tournant de sa carrière, après le sensationnel enregistrement de "Rheingold", la grande réalisation stéréophonique de DECCA qui devait autant à Solti lui-même et son fabuleux sens dramatique qu'à l'orchestre, le Philharmonique de Vienne, aux chanteurs, dont Birgit Nilsson, Hans Hotter, Gottlob Frick, Wolfgang Windgassen, et surtout à John Culshaw, le génial producteur et régisseur technique et son procédé du "Sonicstage" qui donne à cet enregistrement une intensité dramatique dont l'effet n'a pas été dépassé depuis presque quarante ans. Solti se décide en 1961 pour le Royal Opera House Covent Garden, à la tête duquel il restera jusqu'en 1971, et, au cours de cette période, il étendra sa réputation internationale notamment avec Die Frau ohne Schatten, la première britannique de Moses und Aron et le Ring de Wagner. Il deviendra directeur musical du Chicago Symphony en 1969 et le restera jusqu'en 1991. Il donnera à la splendide formation une renommée telle que The New York Times a pu écrire: "Quitte à ce que beaucoup d'orchestres aient essayé de voler le feu de Solti et du Chicago Symphony, personne n'a encore pu s'en approcher. Aucune combinaison n'a capté l'imagination du public d'une façon aussi intense et durable." Sir Georg En 1972, Solti prit la nationalité britannique et fut anobli la même année. En 1972 toujours, il accepta la direction de l'Orchestre de Paris, dont, cependant, il s'occupa trop peu, mais il sera, à la demande de Rolf Liebermann, également conseiller musical de l'Opéra de Paris. Si le Ring, a été son grand triomphe, il sera, par deux fois aussi, son grand échec: à Paris et à Bayreuth, en 1983. Ce fut une des raisons pourquoi Sir Georg se détourna de la scène lyrique, pour n'y revenir qu'à la fin de sa vie. En revanche, il s'attachera à certains autres grands orchestres, dont le London Philharmonic Orchestra (1979-1984), le Cleveland Orchestra le Royal Concertgebouw et l'Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg, avec lequel il a été au Festival d'Echternach, le 10 mai 1996. Dans le domaine lyrique, il aura dirigé encore, après une Traviata "légendaire" qui propulsera la carrière mondiale d'Angela Gheorghiu, les Meistersinger (Chicago S.O.), la version de concert de Don Giovanni pour la réouverture du Palais Garnier, où Renée Fleming sera la dernière nouvelle voix qu'il aura promue, ainsi que Fidelio au Festival de Salzbourg de 1996 et cet été Simon Boccanegra à Covent Garden. A propos d'enregistrements: Sir Georg a fait son premier disque en 1947 pour DECCA… comme pianiste, avec Georg Kulenkampff au violon, dans des sonates de Beethoven et Brahms. Il restera fidèle à "sa" firme pendant les cinquante ans de sa future carrière, au cours de laquelle il a enregistré plus de quarante opéras, dont la version définitive de Salome avec Birgit Nilsson, et plus de 250 disques de musique symphonique qui lui ont valu douze Grands Prix mondial du disque, trente-deux Grammy Awards, dont le "Grammy Lifetime Achievement Award" en 1996, année où l'Académie du Disque Lyrique à Paris a fondé le "Prix Solti" qui récompensera annuellement un jeune chanteur exceptionnel. Le fracassant Sir Georg, qui devait diriger ce vendredi 12 septembre, le Requiem de Verdi à l'avant-dernier concert des "Proms" 1997, – décidément, il paraissait "éternel"! –, nous a soudainement quittés en silence, mais son héritage fabuleux fait que sa légende persistera. Guy Wagner |
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