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Editorial

Comme les fameux trois singes…


On connaît l’image: Trois singes, dont l’un se bouche les oreilles, l’autre se cache les yeux avec ses pattes, le troisième les met sur la bouche.

C’est ainsi que se présente actuellement la politique au Grand-Duché.

Halte, j’ai oublié le quatrième singe qui arrive et pointe les trois autres du doigt! Et on n’entend plus que les clameurs et la fureur de ceux-ci qui, à leur tour, pointent le nouveau venu de l’index: C’est lui, le fauteur de troubles, car il n’avait qu’à laisser faire, les trois singes avaient été si tranquilles dans leur attitude de moines bouddhistes.

Oui, c’est bien ainsi que se présente la politique actuelle au Luxembourg, et c’est ce qui relie les trois affaires qui font la une.

D’abord, la dégueulasse affaire de ce triste sire qui s’appelle Kralowetz, ou plutôt, Krapulowetz, comme l’avaient judicieusement nommé Czuga et Leiner. Et pourtant, le scandale n’est pas d’hier, mais d’avant-hier, et parce qu’il date, personne n’en sait plus rien. Ni le ministre du Travail d’alors qui est maintenant Premier ministre, ni les ministres du Transport successifs, ni leurs conseillers. Ni ceux qui ont accordé les licences, ni ceux qui sont accusés de s’être fait graisser la patte. Et quand le président du plus grand et puissant syndicat a dénoncé cette sinistre affaire dans laquelle des centaines de gens étaient traités comme des esclaves modernes, – mais l’esclavagisme est-il «moderne»? – et quand il a élevé la voix, tous se sont rués sur lui: la majorité actuelle comme le principal parti de l’opposition qui, il y a moins de trois ans, étaient encore dans la majorité, et donc, partageait des responsabilités. On avait trouvé le coupable, celui qui avait montré du doigt ceux qui, selon lui, avaient laissé faire et n’avaient réagi que quand il était bien trop tard.

Même chose pour la peste porcine qui sévit actuellement.

Comment en est-on venu là?

On vous dit que c’est à cause de la pléthore de sangliers… contre lesquels la ville de Luxembourg organise une grotesque battue qui met tout le monde contre elle et ne fait que prouver l’incapacité et l’impuissance de ceux qui sont confrontés au problème. Et les chasseurs de vous confirmer qu’on ne peut dans l’immédiat pas réduire le nombre des sangliers de manière significative, tandis qu’un député affirme que la peste part toujours du cochon domestique, et pendant qu’on met ceux-ci en quarantaine, on transporte ceux de la porcherie voisine dans le nord du pays. Pour que ça tourne. Et ça a tourné. A la catastrophe. A l’insupportable. Il n’y a qu’à voir les photos dans la «Revue» n°9 ou à la télé.

Des milliers de bêtes, la majeure partie saine, sont électrocutées et jetées comme des détritus sur des camions pour être conduites à l’incinération. De quoi vous faire vous souvenir des images terrifiantes de la crise de la fièvre aphteuse.

La Vie gâchée, la Vie gaspillée. Cette vie qui, pour chaque être, grand et petit, unique. Mais on sait depuis longtemps, que le Seigneur Homme s’est asservi toutes les autres créatures d’une manière tellement brutale et abusive que parler du respect de la vie ne déclenche plus chez lui qu’un rire tonitruant. Vacciner au lieu d’assassiner? Nenni, car cela entraînerait un arrêt des exportations, donc, un manque de fric à gagner. Et qu’est donc la vie face au fric qui compte? Qui seul compte.

Que fait le ministre de l’Agriculture contre ce bradage de la vie? Rien! Oh, pardon, si! Il est aussi ministre du Tourisme et a fait du… tourisme. Avec son Premier ministre qui a fait une visite officielle en Grèce. Corrigeons, et disons plutôt que le ministre du Tourisme a fait de la «prospection touristique» et qu’il a bossé tellement dur, le pauvre, qu’il a dû nous annoncer qu’il n’y aura toujours pas de vols directs entre Luxembourg et Athènes. Faut comprendre!

Et ainsi, quand la crise a vraiment commencé à secouer les agriculteurs, sinon le pays entier, le ministre de ressort n’était pas là. Alors, après son retour, est-il allé sur place, chez les éleveurs qui ont vu tout leur cheptel anéanti? Que non! Et quand est-il jamais intervenu à Bruxelles pour faire enfin quelque chose contre le traitement barbare infligé aux bêtes et contre les Kralowetz de tous les pays qui les font traverser le continent entier dans des conditions «nazies» pour les mener à l’abattage. Paraît qu’on gagne ainsi davantage avec du fric, de surcroît en provenance de Bruxelles. L’exploitation des uns et l’exploitation des autres: cause commune.

Par contre, faire cause commune avec un endroit, où, dans le temps, on abattait les animaux et où, maintenant, on abat les atouts d’une culture autre, à savoir, la «Kulturfabrik» d’Esch est devenu une impérieuse nécessité. Car là encore, l’un dévolue la faute sur l’autre, tandis que ceux qui en souffrent, ce sont ceux qui font tourner cette infrastructure aussi originale qu’unique, aussi diversifiée que passionnante. La commune s’en prend au ministère de l’Environnement, le Parquet d’une promptitude si étonnante qu’on croit rêver, aux exploitants, les voisins à l’association qui gère l’ensemble. Vraiment, on se retrouve chez «Ubu Roi», comme le note judicieusement Josée Hansen dans le «Lëtzebuerger Land», et, bien sûr, «personne ne veut être ni responsable ni coupable»! (ibid.)

Comment se fait-il, cependant, qu’une demande d’exploitation introduite en décembre 1997, depuis plus de quinze cents jours donc, n’ait toujours pas obtenu de réponse? Ni du ministre socialiste de l’Environnement précédent, ni du ministre et du secrétaire d’Etat libéraux actuels, ce dernier prétendant qu’il ne fait que «découvrir» (sic!) le dossier, pour lequel, entre-temps, les termes ont changé, car la loi a changé, et des pièces manquent aujourd’hui qui n’étaient pas exigées avant-hier.

Et si le collège échevinal eschois actuel s’est engagé pour «sa» KUFA, il ne faut pourtant pas oublier que tel n’a guère été le cas dans le passé. Ni les deux bourgmestres socialistes antérieurs, ni le précédent échevin à la culture, l’inénarrable Ady Jung, n’ont vraiment pu blairer l’institution, ce dernier parlant même du site comme d’un «trou de rats».

Les carences remontent jusque là, et dans cette lamentable affaire, un sentiment de malaise demeure. Précisément parce que le Premier ministre assure que le dossier pourrait être traité en trois semaines… Trois semaines contre quatre ans! C’est ce qui fait que je ne puis me soustraire à la conviction intime que j’ai, qu’il y a quelque part anguille sous roche.

 

Guy Wagner



© Guy Wagner, kulturissimo mensuel (Tageblatt) - N°6, mars 2002

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