PREMIERE PAGE | LIVRES I | LIVRES II | LIVRES III | ESSAIS | MOZART (F) | (D) | THEODORAKIS (D) | (F) | PRESSE - APERCU

Le décès de Sviatoslav Richter

Le géant timide du piano


L'annonce fut faite par un porte-parole du Ministère de la Culture de Russie: Sviatoslav Teofilovitch Richter a été terrassé par une crise cardiaque, le 1er août, à l'âge de 82 ans. La veille, le géant fragile, – fragilisé depuis de nombreuses années par des problèmes cardiaques qui avaient nécessité, il y a huit ans, une opération de "by-pass", – avait été conduit à l'Hôpital Central de Moscou souffrant de douleurs dans la poitrine.

Depuis deux ans, après une autre intervention chirurgicale, Sviatoslav Richter avait cessé de donner des concerts, entrant déjà de son vivant dans la légende. Il vivait la plupart du temps en Allemagne et en France, mais le 5 juillet, il avait quitté Paris pour regagner sa maison de Moscou,… comme si c'était dans sa patrie qu'il avait voulu attendre la mort.

 


Sviatoslav Richter

Une vie au service de la musique

Sviatoslav Richter était né le 20 mars 1915 à Zhitomir en Ukraine. Ce fut son père, lui-même pianiste, organiste et compositeur, qui lui enseigna la musique, et le jeune Sviatoslav commença une carrière de compositeur et de chef d'orchestre à l'Opéra d'Odessa, avant de se consacrer exclusivement et assez tardivement au piano.

En 1934, à dix-neuf ans, il donna à Odessa son premier récital avec un programme entièrement consacré à Chopin. "J'ai arrêté de composer juste à temps", déclarera-t-il plus tard dans une interview, "et je ne jouera plus jamais ma musique en public, Dieu soit loué!"

De 1937 à 1947, il étudia au Conservatoire de Moscou auprès de Heinrich Naygauz (autrement dit: Neuhaus), qui fut également le professeur d'Emile Gilels, et déjà pendant ses études, Richter devint le pianiste par excellence de l'Union Soviétique, accumulant les distinctions et les ordres: Il remporta le Premier prix du Concours de Musique de l'URSS en 1945, obtint le Prix Staline en 1949 et le Prix d'État de l'URSS en 1950, reçut le Prix Lénine en 1961, l'année où i1fut également nommé Artiste du Peuple de l'URSS, l'honneur suprême accordé par le pouvoir soviétique à un interprète. En 1975, il eut encore le titre de Héros du Travail Socialiste. Quant à la Russie post-soviétique, elle l'a qualifié après son décès comme "un symbole de notre patrie et un symbole de la culture européenne."

Homme de grande culture, Sviatoslav Richter parlait couramment l'allemand et le français, collectionnait les œuvres d'art, lisait énormément et peignait lui-même dans un style coloré et impressionniste.

Au Conservatoire de Moscou, le jeune Sviatoslav rencontra Prokofiev. Il créera la sixième et la septième Sonates pour piano du compositeur, ainsi que la neuvième que celui-ci lui dédiera, et, en 1952, la Symphonie Concertante pour violoncelle et orchestre, dans laquelle Mstislav Rostropovich, son ami des années d'études, fut le soliste et où il fit une de ses rares apparitions comme chef d'orchestre.

Les relations de Richter avec les dirigeants du Kremlin ont toujours été ambiguës.

Quitte à n'avoir jamais été un "dissident", il manifesta à de nombreuses reprises son opposition à la politique officielle. Ainsi, en 1960, aux funérailles de l'auteur Boris Pasternak, son ami, il joua sur un vieux piano droit, à un acte qui à l'époque nécessitait du courage.

Aussi fut-ce déjà presqu'un miracle que la même année, il ait pu faire ses débuts américains, précédé d'une aura et d'une réputation exceptionnelles, notamment en raison des enregistrements sur "Melodiya", dont une partie était connue à l'Ouest: Richter, "un artiste complet" (Harold C. Schonberg), électrifia son public occidental.

Un interprète intériorisé

Si mes souvenirs sont exacts, il a été deux fois à Wiltz, en 1971 et 1972, la seconde fois avec le jeune violoniste Oleg Kagan, son protégé, trop tôt disparu (1946-1990), et on ne peut estimer à sa juste valeur le mérite de Fernand Koenig, directeur artistique du festival, d'avoir réussi à convaincre Richter de faire halte et de revenir à Wiltz!

Car cet homme aux mains énormes, qui avec l'âge devenait de plus en plus trapu, était un grand timide, capricieux, rentré en lui-même, auquel il arrivait de répéter pendant douze heures d'affilée pour un concert et l'annuler en dernier moment.

En fait, il avait horreur des foules et recherchait le silence ou le petit auditoire qui lui permettaient de mieux s'immerger dans la musique.

Et c'est peut-être ce qui l'avait attiré à Wiltz, dans cette contrée de forêts et de silences, tout comme la Touraine l'avait fasciné, où en 1965 il aidait à la fondation du Festival de la Grange de Meslay, ou encore la région rurale d'Aldeburgh et le festival dirigé par ses amis Britten et Peter Pears. Ces festivals lui permirent de pratiquer ce qu'il adorait: la musique de chambre et l'accompagnement de solistes vocaux.

Richter savait tout jouer, et c'est ce qui l'a rendu pour ainsi dire unique: Scarlatti et Bach, dont il était (avec l'adorable Tatiana Nikolayeva) un des seuls à donner en deux soirées en concert l'intégrale du "Clavier Bien Tempéré", mais aussi les compositeurs d'aujourd'hui, et notamment ses amis Chostakovich, Britten et Prokofiev qui ont trouvé en lui un interprète incomparable.

Sa discographie est devenue tout simplement immense, une des plus grandes qui existent d'un pianiste, même s'il détestait les enregistrements en studio qu'il trouvait artificiels et s'il refusait de voir les microphones quand un enregistrement allait se faire sur scène. On devait alors les cacher "dans des palmiers empotés ou des vases de fleurs", m'a raconté son imprésario Jacques Leiser.

Son art pianistique a été la combinaison d'une maîtrise technique stupéfiante avec une imagination musicale d'une rare étendue. Son contrôle des couleurs sonores du piano fut incomparable. Dans les Ïuvres romantiques notamment celles de Schumann et Chopin, il créait des effets de sons et des nuances magiques, de même qu'il pouvait dégager les voix intérieures des sonates de Schubert qu'il aimait tout particulièrement.

Richter n'avait pourtant rien d'un pianiste "héroïque", car, comme il le dit lui-même: "Généralement je travaille en suivant les voies de l'intuition et du cœur".

C'est précisément ce qui caractérise finalement son approche pianistique: le mélange d'une clarté qui accentue chaque détail et d'une pudeur qui voile le brio technique derrière un engagement personnel au service de la musique et d'une quête permanente de l'absolu.

Aussi, ses contradictions évidentes n'ont-elles été que l'expression de cette sincérité qui a donné la vraie dimension de sa vie et de son art.

Guy Wagner

Cinq enregistrements caractéristiques pour Sviatoslav Richter

Bach: Le Clavier Bien Tempéré (I, II), RCA, Gold Seal. 09026-60949-2
Beethoven: Sonates n. 27, 28, 29 ("Hammerklavier"). PRAGA, PR 254 002
Brahms: Sonates no.1 et 2, Variations op.21. PRAGA, PR 254 059
Prokofiev: Sonate n. 8 / Scriabine: Sonate n. 5 / Debussy: Estampes. DG 423573-2
Schubert: Sonate D 960, Impromptu Op. 90 N.4, Liszt: Polonaise no.2. PR 254 032



© Guy Wagner, Le Jeudi - 07.08.1999


Retour articles de presse...

PREMIERE PAGE | LIVRES I | LIVRES II | LIVRES III | ESSAIS | MOZART (F) | (D) | THEODORAKIS (D) | (F) | PRESSE - APERCU