Editorial Rhinocéros…La parabole d’Eugène Ionesco est saisissante: Dans une «petite ville de province», «un dimanche, pas loin de midi, en été», on entend soudain « le bruit très éloigné, mais se rapprochant très vite, d’un souffle de fauve et de sa course précipitée, ainsi qu’un long barrissement». Apparaît alors un rhinocéros qui provoque l’étonnement général. Mais déjà, il se montre dans toute sa puissance dévastatrice, écrasant dans sa course effrénée le chat d’une ménagère. Un sourd danger plane sur la localité qui se précise rapidement: à leur tour, les habitants deviennent des rhinocéros. Bérenger, le «héros» de la pièce, voit en particulier la métamorphose de son ami Jean, pour qui la civilisation humaine doit être balayée, et cette transformation est décrite dans le détail: la voix change, une bosse apparaît sur le front, le teint devient verdâtre, il se met à respirer bruyamment, ses veines gonflent, sa peau verdit et durcit, la corne s’allonge à vue d’œil… Quitte à être tenté lui aussi par la transformation: «Ce sont eux qui sont beaux! J’ai eu tort!», Bérenger est le seul à ne pas changer, parce qu’il est le seul à avoir gardé la faculté de douter. C’est sa différence qui l’empêche d’être contaminé. Seul, il va donc résister. Témoin en 1938 dans sa Roumanie natale, de la naissance de la «La Garde de Fer» fasciste, Ionesco a réalisé avec «Rhinocéros» l’image impressionnante d’un régime politique autoritaire, totalitaire, d’une idéologie de masse qui combat et annihile la pensée individuelle, et cette image est d’autant plus saisissante que l’auteur montre que les personnages de sa pièce sont incapables de réfléchir, donc de résister, gangrenés qu’ils sont par la sclérose intellectuelle et la perversion du langage par des slogans qui sont autant de matraquages. Le dimanche 21 avril, en France, il y a eu 4.804.713 mutations en rhinocéros – cela s’appelle, d’après le site Internet de la bête immonde: «Une force pour la France» (on ne saurait mieux le dire!) –, plus 667.026 Mégret-périssodactyles, ainsi que 339.112 ayant opté de «boutiner». La France, le pays des combats pour la liberté, l’égalité, la fraternité, est tombée de son piédestal. La France facho? Inimaginable pour beaucoup, notamment des jeunes qui, spontanément, se sont mis à défiler dans les rues de France. Sur leurs calicots et leurs pancartes, le mot qui revient le plus souvent est: «Honte!» Seulement, les remords arrivent un peu tard, les remontrances aussi. Qu’il y ait eu 28,40% de Français qui ne soient pas allés aux urnes, alors que le droit de vote est un acquis éminent de la démocratie que certains ont payé de leur vie, est en soi déjà un scandale. Qu’il y ait eu plus de bulletins blancs et nuls que de votes pour Robert Hue, laisse perplexe. Que les candidats n’appartenant pas à l’éventail politique traditionnel, mais aux extrémités, raflent près de 40% des voix, laisse pantin. Que les sondeurs, pendant tous ces mois, aient invariablement entraîné les gens à s’attendre à un duel Chirac-Jospin, ce qui donnait l’alibi d’émettre un vote «de protestation», laisse rêveur. Même un Jean-François Kahn, en recommandant dans «Marianne» de ne voter au premier tour ni pour Chirac, ni pour Jospin, s’est fait piéger… Et pourtant, on aurait pu, on aurait dû voir venir, quitte à ce que ce fût sur la base des sondages peu fiables. En effet, l’extrême droite progressait à chaque nouvelle enquête auprès du fameux «échantillon représentatif», et tous contribuaient d’ailleurs au succès des idées populistes, notamment celui qui est maintenant opposé à la «superordure». Pour battre son Premier ministre, Chirac avait, en effet, orienté sa campagne sur le thème de l'insécurité, les problèmes de l’immigration et le prétendu déclin de la France: Pour ses ambitions personnelles, le président candidat avait ainsi mis en danger les valeurs républicaines. Traînant toutes ses casseroles derrière lui, il n’a fait que focaliser les électeurs sur les thèmes chers aux fachos qui n’avaient même pas à bouger le doigt et obligeait en même temps ses principaux adversaires à se fixer également sur ces sujets-là, en les empêchant de mettre en valeur les succès non négligeables du gouvernement de la gauche plurielle. Mais qu’attendre finalement de quelqu’un qui n’a jamais connu de scrupules et qui, il y a dix ans, avait des problèmes avec l’«odeur » régnant dans certains HLM où vivent des gens, disons, venus d’ailleurs? Maintenant la débâcle est là, omniprésente, car que reste-t-il? Le choix entre la peste et le choléra! Il faut ainsi voter très massivement Chirac, si massivement qu’il comprend que ce n’est pas sa personne qu’on élit, mais qu’on dit non à l’autre. Que reste-t-il encore? L’espoir qu’a fait naître le sursaut quotidien des jeunes qui deviennent le vrai rempart pour les valeurs républicaines tellement vilipendées par un électorat qui ne se gêne même plus d’avouer avoir voté pour des fascistes, des racistes, des xénophobes. La question qui se pose est maintenant: Quel poids vont-ils avoir, tous ces milliers qui clament leur indignation, quand on sait que le vote se fait dans la confidentialité et l’anonymat des urnes? Et que vont nous réserver les législatives de juin? Il faut, hélas, craindre que nous ne soyons pas encore au bout de nos cauchemars, que le fond de l’air de la France profonde ne soit brun, aussi brun qu’en Autriche, en Italie, au Portugal, au Danemark, en Norvège, en Flandre, en Hollande… et qu’on n’ait rien, absolument rien appris des enseignements pourtant clairs de l’histoire. Auschwitz, c’était tout juste hier. Il y a donc urgence et il faut engager la lutte contre le monstre immonde qui partout en Europe relève la tête, et cette lutte ne peut ni ne doit connaître aucun répit. Combattre Le Pen de mort, est une question vitale.
Guy Wagner |
© Guy Wagner, kulturissimo mensuel (Tageblatt) - N°8. Mai 2002 Retour articles de presse... |
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