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Editorial

„Un ras-le-bol comme on ne l'a jamais vu“


Qu’il soit permis de commencer l’éditorial de ce numéro de kulturissimo , au cœur duquel figure un premier dossier sur la situation scolaire au pays, par des extraits du Mot du président de l’Association des Professeurs de Français du Grand-Duché de Luxembourg (APFL), asbl.

Son texte constitue une synthèse du climat qui règne actuellement dans l’enseignement luxembourgeois, et le constat qu’il établit est effrayant:

En effet, jamais, au moment de la rentrée, l'atmosphère n'a été aussi morose. Depuis des mois, et les vacances d'été n'ont pas vraiment réussi à inverser la tendance, on constate dans les rangs des professeurs – et les professeurs de français n'échappent pas à la règle – un ras-le-bol comme on ne l'a jamais vu. (…) Cette fois, la morosité quasi générale s'explique parce que de plus en plus de professeurs abandonnent la lutte après avoir pendant des années attiré en vain l 'attention des responsables sur le marasme où notre enseignement risque de s'enfoncer. Cette fois, un appel à la bonne volonté, à la conscience professionnelle, au sens du devoir ne suffira pas à relancer une machine par trop grippée. Evidemment tous les collègues reprendront les cours «parce qu'il faut bien gagner sa vie» et pour de nombreux responsables ce sera l'essentiel: surtout pas de vagues, pourvu qu 'il y ait quelqu'un dans chaque salle de classe le jour de la rentrée. C'est de là que vient le danger . Il n'y aura pas de révolte ouverte qui permettrait à l 'abcès de crever au grand jour, non il y aura un ras-le-bol rampant qui va se répandre comme un cancer et le jour où l'on en prendra conscience ce sera pour constater l'issue fatale.

Monsieur Jean-Claude Frisch, l’auteur de ces constatations acerbes, n’est pas homme à se laisser facilement abattre, il l’a suffisamment prouvé. Si ses propos sont donc tellement amers, cela prouve déjà à quel point la crise est grave.

Il n’est d’ailleurs pas le seul. Toute la société civile est en émoi, mais cette société qui, selon la profession de foi du gouvernement issu des dernières élections législatives, devait être au cœur de ses préoccupations, n’est même plus sollicitée. On s’en passe bien volontiers, pourvu qu’elle ferme la g…

Il faut d’ailleurs constater que, mis à part les syndicats, rares sont ceux qui, au moment où le baromètre de la politique si longtemps au beau fixe, fait virer les aiguilles vers l’orage, sinon la tempête, osent encore s’aventurer dehors.

On préfère rester sur sa réserve. La conséquence en est le „ras-le-bol rampant qui va se répandre comme un cancer“, dont parle M. Frisch.

Nous avons pu d’ailleurs le constater quand nous avons commencé à établir ce dossier. Nombreux étaient les enseignants – de tous ordres d’enseignement – auxquels nous avons parlé et qui nous ont dit leur lassitude, leur impuissance, leur désespoir, mais peu nombreux ont été ceux qui étaient spontanément prêts à les exprimer et à s’articuler. Comme si l’on pratiquait le „cocooning “ .

Mais les langues ont commencé à se délier et les mains à coucher sur le papier des idées, des réflexions et des doléances.

Aussi allons-nous revenir sur ce dossier vital pour la vie sociale, politique, culturelle en février prochain, c’est promis, et vous allez remarquer – mais vous l’avez certainement déjà fait – que les problèmes de l’enseignement et de l’éducation sont similaires, sinon identiques dans d’autres pays. C’est notre constat le plus amer et le plus triste.

Presque au début de l’approche que nous avons tentée cette fois-ci, figure la première partie d’un texte dont nous ne révélerons les origines qu’à la fin. Parions que vous serez surpris et en même temps attristés, car il vous révèle où se situe le vrai problème: Dans la stagnation!

De fait et à y regarder de près, la politique scolaire au Luxembourg a connu ses seuls élans authentiques entre 1974 et 1979, où un Robert Krieps, ce visionnaire bougon, était à la tête du ministère, secondé par un Guy Linster, austère, mais efficace…

Que leurs initiatives aient pu être discutables et qu’elles aient aussi été âprement discutées, n’y fait rien. Une dynamique avait été créée, une machine avait été placée sur les rails qui s’était mise en branle et avançait imperturbablement… et allègrement: Que d’efforts faits et combien de belles heures passées dans des discussions prolongées à l’infini, mais tellement fructueuses! Et surtout, que de perspectives d’innovations dans les différents systèmes scolaires!

Evidemment, quand en 1979 les cléricaux ont remis main basse sur ce domaine qu’ils avaient toujours considéré comme leur fief exclusif, la machine a été arrêtée net sous l’inertie d’un Fernand Boden, et pendant dix interminables années, ce fut la léthargie totale: Toute la bonne volonté d’un Marc Fischbach qui lui a succédé, n’a plus pu combler les retards accumulés.

Les libéraux, en la personne de la ministre Brasseur, ont ainsi effectivement hérité en 1999 d’un cadeau empoisonné, toute stagnation étant en fait un mouvement à reculons, nous l’avons déjà écrit.

Aussi, après trois ans et plus à son poste, la ministre remue-t-elle maintenant ciel et terre – et plus particulièrement le ciel –, pour faire croire ne serait-ce qu’aux plus naïfs que sa prétendue „ offensive scolaire “ serait un succès. Seulement voilà, elle a dès maintenant totalement échoué: Avec un „ back to basics “ , pur slogan, on ne change pas le monde scolaire.

Pis! Trahissant allègrement l’héritage de ses ancêtres libéraux qui en 1912, donc, il y a exactement 90 ans, avaient mis les soutanes à la porte de l’école publique, elle a restitué un coefficient à l’enseignement religieux doctrinal et subsidie encore davantage – par des deniers publics – les écoles des nonnes, au détriment de celles du peuple.

Comme le constate le SEW: C’est „l’abandon de l’école publique“.

Quelle honte!

 

Guy Wagner



© Guy Wagner, kulturissimo mensuel (Tageblatt) - N°12. Novembre 2002

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