Le concert exceptionnel de l’Orchestre Philharmonique du Luxembourg ce soir à l’Arsenal de Metz et demain au Conservatoire de Luxembourg, me permet de reparler de Maurice Ohana (1914-1992). C’est lui, en effet, qui se trouve au cœur du concert, et il faut s’en réjouir. Au programme: De Falla: "L’Amour Sorcier". Suite d’orchestre, d’après le ballet, avec mezzo-soprano; Ohana: "In Dark and Blue" – Concerto n°2 pour violoncelle et orchestre; Ohana: "Le Livre des Prodiges", pour grand orchestre
Le concert est dirigé par Arturo Tamayo, un des grands spécialistes de l’œuvre du compositeur, et a comme soliste, la violoncelliste Sonia Wieder-Atherton, que les mélomanes luxembourgeois vont découvrir pour autant qu’ils ne connaissent pas encore les CD « Timpani » de l’OPL consacrés à Ohana. |
Maurice Ohana |
Le temps viendra, où l’on se rendra compte que ce ne seront pas les demi-dieux faisant la pluie et le beau temps musical – surtout en France! – et ayant érigé des univers mafieux, au diktat desquels il faut se soumettre pour «arriver», qui demeureront comme ceux qui ont vraiment renouvelé le langage musical.
Non, ce sont quelques esprits libres, qualifiés d’«alternatifs» par Harry Halbreich, ces compositeurs indépendants, rébarbatifs aux doctrines, aux écoles, aux clans et aux sectes qui ne sont pas dans les «circuits».
Maurice Ohana était de ceux-là.
La rencontre avec lui a constitué pour moi un de ces moments intenses qui demeurent gravés dans ma mémoire, et c’est toujours avec une grande affection que je pense à ce vrai «gentleman» auquel, grâce à Olivier Frank et à la LGNM d'alors, j’ai pu rendre hommage au Théâtre d'Esch, du 3 au 10 mars 1989, avec, comme sommet, l’intégrale du cycle «Swan Song», en création mondiale par le Groupe Vocal de France dirigé par Guy Reibel.
Une démarche exemplaire
Né le 12 juin 1914 à Casablanca dans une vieille famille andalouse d’origine séfarade, d’un père anglais (d’où aussi son affection pour le thé qu’il préparait avec un art raffiné!), Maurice Ohana est un créateur des rencontres: entre l’Espagne et l’Arabie, entre la culture berbère et africaine et celle de l’Amérique latine et nord-américaine où les Noirs avaient été déportés comme esclaves, entre l’Angleterre et le Japon, entre Falla et Stravinsky, entre Debussy et Chopin, entre le cante jondo et le jazz.
Son œuvre riche et diversifiée témoigne constamment de l'éclectisme de ce grand seigneur de la musique, fin artiste, fin linguiste, grand perfectionniste, parfait connaisseur de nombreuses civilisations, homme épris de symboles et du sacré (sans références) en musique.
Ohana a été un vrai créateur, l’homme d’une musique ancrée dans ce qu’il considérait comme sa « Méditerranée », avec ses couleurs orchestrales chaudes et lumineuses, ses timbres riches et ses rythmes combien diversifiés, avec son raffinement chatoyant qui refusait la distinction artificielle entre la musique savante et la musique populaire.
Depuis toujours ouvert à tout, il est demeuré un compositeur indépendant, un homme libre qui, dès 1946, fondait avec quelques amis le groupe « Zodiaque » ayant pour objectif la liberté du langage musical contre les esthétismes tyranniques, dont les détenteurs n’allaient pas tarder à lui faire payer cher cette volonté d’indépendance, mais c’est précisément cette volonté-là qui lui a conféré la largesse d’esprit qui était la sienne. Maurice Ohana était un homme de cœur d'une générosité inégalée et d'une fidélité dans l'amitié comme on en rencontre rarement.
Une création exceptionnelle
A partir de 1950, ses œuvres allaient se suivre à un rythme régulier. J’en cite les principales: «Llanto pour Ignacio Sanchez Mejias», considéré actuellement comme une des œuvres majeures de la deuxième moitié du siècle, «Cantigas» (1957), «Le Tombeau de Claude Debussy» (1962), «Signes» (1965), «Syllabaire pour Phèdre» (1968), «Chiffres» et «Cris» (1969), «Sibylle» (1970), «Autodafé» (1971), «Vingt-quatre Préludes pour piano» (1973), «T'Harân Ngô» (1974), «Lys de Madrigaux» (1976), «Anneau du Tamarit», le 1 er Concerto pour violoncelle (1977), «Trois Contes de l’Honorable Fleur» (1978), «Le Livre des Prodiges» (1979), Concerto pour piano (1981), «La Célestine», opéra (1982-1986; création en 1988 sous la direction d’Arturo Tamayo, dans une mise en scène de Jorge Lavelli), «Swan Song» (1989), «Nuit de Pouchkine» (1990), Concerto pour violoncelle «In Dark and Blue» (1991), «Avoaha» (1992). S’y ajoutent de nombreuses partitions pour clavecin, pour guitare et pour la voix humaine en chœur («Lux Noctis – Dies solis»).
Ce remarquable travail est interrompu par la maladie qualifiée de «longue et douloureuse». Maurice Ohana s’éteint à son domicile parisien, 34, rue du Général Delestraint, le 13 novembre 1992.
Guy Wagner
Rappelons les CD consacrés par l’OPL à Maurice Ohana : Concerto pour violoncelle, «T'Harân Ngô» et Concerto pour piano. Sonia Wieder-Atherton, Jean-Claude Pennetier, OPL, Arturo Tamayo. TIMPANI, 1C1039, Tombeau de Claude Debussy, Silenciaire, Chiffres de clavecin. Elisabeth Chojnacka, Christian Ivaldi, Laure Morabito, Sylvie Sullé, OPL, Arturo Tamayo. TIMPANI, 1C1044.
Enfin, il faudrait une fois étudier en détail la façon dont Ohana utilise le terme de « Ngô » dans ses partitions : dans le dernier mouvement du « Livre des Prodiges », dans «T'Harân Ngô», dans « Sôron Ngô » pour piano, dans « Sorgin-Ngô », le sous-titre de son 3 e Quatuor à cordes (1989), dans le premier chant de sa dernière partition importante : « Avoaha » …
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