Maurice
Ohana et Femando Arrabal, deux des "grands" de ce
siècle, sont venus au Luxembourg et s'y sont retrouvés.
Amis de longue date, ils ont connu chacun chez nous la création
d'une œuvre majeure: Swan Song, le cantique des
cantiques d'Ohana et l'Extravagante croisade d'un révolutionnaire
obèse d'Arrabal. L'occasion était trop belle
...
Question banale pour commencer: Comment Maurice Ohana
s'est-il tourné vers la musique?
O: Je suis né dans une très grande maison,
la "maison Ohana" à Casablanca. Au
salon, se trouvait un demi-queue de concert, et dès
mon jeune âge, j'ai joué sur ce piano,
de même que mes frères et sœurs,
et c'est ainsi que très rapidement je suis
entré en contact avec la musique et à
étudier le piano. A onze ans, j'ai donné
mon premier concert avec l’Etude pour les
touches noires de Chopin et le premier mouvement
de la Pathétique de Beethoven, ce
n'est pas mal, non?
Et de là à devenir compositeur…
O: C'était encore un long chemin. Déjà
avant la guerre (Ohana avait à l'époque
25 ans) j'ai voulu composer, je m'y suis mis sérieusement
pendant les années tragiques. Quoique n'ayant
jamais vécu en Espagne, mon cœur est espagnol.
Chez nous, on entendait beaucoup de musique andalouse,
ma nourrice était une gitane - j'étais
le onzième enfant, ma mère ne pouvait
plus me nourrir. Pourquoi je suis devenu compositeur
plutôt que pianiste de concert? Peut-être
à cause d'un ami qui me disait: Le piano, c'est
très bien, mais il ne laisse pas de traces.
En tant que compositeur, on se survit. Et puis, je
faisais des études de contrepoint à
la Scola Cantorum, et le contrepoint, c'est déjà
de la composition. De là, je suis passé
tout naturellement à écrire de petites
choses, et puis, petit à petit, l'entraînement
est venu, et en 1944 j'ai écrit une œuvre
qui est encore jouée un peu partout, la Sonatine
Monodique.
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Maurice Ohana
devenu un ami
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Souvenirs de Gide
Je l'ai jouée
un jour que j'étais invité chez lui, à
André Gide. J'attendais son commentaire. Il n'a pas
dit un mot, pas un mot. Je le connaissais bien déjà,
nous nous écrivions. (J'avais assisté au dîner
quand il a reçu le Prix Nobel. Il y avait une bouteille
à moitié vide de vin du Postillon, le plus mauvais
vin de France, au milieu de la table, c'était ça
le dîner pour le Prix Nobel...) En tout cas, il m'avait
déjà dit que j'avais un beau style quand j'écrivais
des lettres. Mais sur mes compositions, pas un mot, jusqu'au
milieu du repas, où il m'a dit: "Vous savez, Ohana,
si vous vouliez, vous seriez le Joseph Conrad de la littérature
française." C'est gentil quand même: je
lui joue ma musique, et il me dit que je serais un bon écrivain!
On avait d'ailleurs des discussions sanglantes. Gide n'aimait
pas Debussy. Il disait que c'était un invertébré.
Il n'aimait pas Ravel. Il disait qu'il n'y entendait que du
bruit. Il aimait Chopin, Albeniz qu'il jouait d'ailleurs.
Il jouait bien, Schumann aussi et surtout Bach. Je l'ai connu
à Naples au Quartier Général. Mes parents
ayant été à Gibraltar, j'étais
entré dans l'armée anglaise comme volontaire.
J'ai ainsi connu Gide à Naples. Pourquoi était-il
à Naples? Parce qu'il n'a pas eu de chauffage à
Paris, il s'est fait envoyer en mission à Luxor. Un
avion l'a transporté à Naples. Il n'y avait
alors plus d'avion pour l'Egypte, et c'est ainsi que nous
nous sommes connus. Nous avons essayé de trouver un
avion pour l'Egypte, et là quelque chose de très
drôle s'est passé; Gide, étant très
antireligieux, devait indiquer sur un formulaire sa religion.
Furieux, il demandait: "Pourquoi cela? Je n'ai pas de
religion!" On lui a répondu : "Vous savez,
nos avions sont très fatigués, et s'il y a un
accident, nous voulons savoir quelle sorte de funérailles
il faut faire..."
Le destin de compositeur
Accepter
le destin d'être compositeur, était-ce difficile?
O: En fait non, je savais que je devais composer, je le savais
depuis que j'étais dans la classe de Daniel Lesur à
la Scola Cantorum. Mon affinité pour Debussy? Elle
existait depuis mon enfance. Sa musique a enchanté
mon enfance. Un soir qu'une de mes sœurs jouait Les
jardins sous la pluie, je me suis dit: "J'aimerais
pouvoir écrire une chose pareille..."
Si on regarde un peu les grandes étapes de
la carrière d'Ohana…
O: II y a eu d'abord la guerre. Elle était très
dure, mais partout où j'ai trouvé un piano,
j'ai travaillé dessus. Il y eut l'après-guerre
qui était encore plus dure. Revenir à la vie
civile quand on a été 5 ans officier, ce n'est
pas évident. Nous avons formé un groupe, ceux
de la classe de Lesur. Mais ce groupe s'est dispersé.
Stanislaw Skrowaczewski est parti en Amérique où
il fait une grande carrière comme chef d'orchestre,
les autres ont abandonné la musique.
La prochaine étape était quand j'ai écrit
le Llanto por Ignacio Sanchez Mejias. J'ai eu un
nom, des critiques élogieuses, et je me suis imposé
comme compositeur, mais un compositeur marginal, car tout
le monde écrivait de la musique sérielle. Les
années '50 étaient terribles. Il y avait un
désert à traverser. Heureusement, il y avait
la radio qui nous donnait du travail, il y avait Dutilleux
qui nous commandait des musiques de scène. J'avais
du travail, j'arrivais à vivre, difficilement, mais
j'y arrivais. Ensuite, un jour. j'ai obtenu le "Prix
Italia" doté d'une forte somme pour l'époque.
A la suite de cela, les éditeurs sont venus.
Le dodécaphonisme, était-il donc devenu
une dictature?
O: Pas tout de suite, mais très vite il est devenu
une pieuvre qui mettait ses tentacules partout, et c'était
organisé comme le parti nazi, et les sériels
l'étaient encore davantage: il fallait exterminer moralement
et physiquement tous ceux qui étaient contre eux, les
réduire au silence. Et il y en a eu beaucoup qui ont
abandonné. J'ai pu résister grâce au succès
et au prestige que j'ai eus avec le Llanto...Comment
dire: tout se fait par hasard, mais moi je ne crois pas au
hasard ; les choses sont écrites dans les étoiles;
il arrive ce qui doit arriver.
D'autres étoiles fixes?
O: II y a une œuvre qui a beaucoup d'importance pour
moi, je vais l'enregistrer maintenant, c'est Le Tombeau
de Claude Debussy. Un autre événement foudroyant
de ma vie, ce fut la découverte de l'Opéra de
Pékin. C'est là que j'ai compris ce que pouvait
être le théâtre musical. Le théâtre
européen ne m'a jamais beaucoup plu, il est trop psychologique,
trop dépendant des acteurs.
Regards sur l’œuvre
Et si l'on
regarde alors les Contes de l'Honorable Fleur?
O: L'œuvre est exactement sortie de l'Opéra chinois.
Honorable Fleur, c'est la traduction d'"Ohana"
en japonais.
O: Une des traductions. Je l'ai su quand Dutilleux, un jour,
est tombé malade et que j'ai dû le remplacer
comme professeur à l'Ecole Normale. Il y avait deux
Japonais dans la classe, et de temps en temps, ils souriaient,
ils riaient, et un jour ils m'ont dit: «Vous savez,
maître, votre nom veut dire quelque chose en japonais,
même plusieurs choses: Ohana veut dire "Honorable
Fleur", Ohana veut dire "le nez", et c'est
aussi un prénom de femme… J'ai trouvé
les Trois Contes en trois minutes, je dis bien, en
trois minutes. Décidément, on ne sait pas comment
les choses arrivent.
Et si on regarde maintenant le Concerto pour piano,
cette œuvre qui offre tellement de possibilités
au soliste d'être soliste, qui présente une écriture
d'un raffinement étonnant, qui permet à l'orchestre
un chant tellement profond que seul un compositeur qui sache
jouer lui-même du piano ait pu l'écrire…
O: Certes, j'aimerais néanmoins ajouter que j'ai été
très influencé par certains pianistes de jazz:
Teddy Wilson, Fats Waller, Count Basie…
Leur don de l'improvisation, marque d'un esprit de
liberté!
O: Absolument.
Je ne connais guère de compositeur plus libre
que Maurice Ohana.
O: Et aussi rigoureux en même temps: ma musique n'est
pas d'esprit solfégique, mais de tradition presque
orale. La musique ne se joue pas en comptant, il faut la donner
en rythme intérieur.
P:
Ce qui cause la difficulté chez l'interprète.
Ohana a un rythme intérieur qu'il traduit dans une
notation qu'un autre doit déchiffrer…
O: … une notation qui est approximative finalement.
Bavouzet s'en plaignait au début, maintenant, il a
compris. Il ressent parfaitement ma musique et sait la traduire
admirablement.
Bilan d'un séjour
En fait,
pour ceux qui ont vécu la Rencontre avec Maurice Ohana,
l'essentiel était de découvrir un compositeur
qui soit libre, qui ait la liberté de s'exprimer comme
il le veut et qui sache toucher la sensibilité des
auditeurs. Et plus on entrait dans l'univers Ohana, plus facile
était l'accès, surtout que dans le cadre de
ce petit festival, différents aspects de l'œuvre
ont pu être présentés: le concerto, la
musique pour piano, la musique de chambre, la musique vocale
avec la création mondiale de Swan Song, une
musique magique…
O: Tout ce qui est magique m'attire et m'inspire, d'où
aussi La Célestine.
Qu'ont été ces huit jours pour Maurice
Ohana?
O: Une véritable rencontre avec un très bon
public, très attentif et sensible. C'était une
découverte pour ce qui est du Luxembourg, mais, en
même temps, des retrouvailles en famille, car je sais,
que le public, hors de Paris, est encore disponible et capable
d'entendre la musique qu'on lui donne. Ça c'est la
confirmation. Pour moi, les événements musicaux
doivent se passer dans un cadre comme le Théâtre
d'Esch. de justes proportions, où l'amour joue un grand
rôle, où surtout il n'y a pas ces combinaisons
d'intérêts personnels qui, à Paris, ont
réduit la vie musicale à un cimetière
de voitures.
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