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Editorial

Les nus et les morts de l’an de grâce 2000


1.

Il faut, hélas, encore parler de malheurs qui frappent même l’imagination la plus abrutie, et de désespoirs qui concernent aussi ce pays d’or, cet Eldorado, qu’est le Luxembourg.

Alors que notre Premier ministre se résignait à Feira au Portugal à céder au sommet européen sur la question de notre secret bancaire si jalousement gardé, afin de ne pas perdre davantage, un autre sujet semait, selon l’expression de M. Jack Straw, le ministre britannique de l’Intérieur, la "consternation" parmi les chefs d’Etat et de gouvernement et leur entourage: la découverte de 58 Chinois sans papiers, retrouvés morts asphyxiés dans un camion à Douvres.

Et tout le monde de faire comme s’il avait eu besoin de cette tragédie "absolument horrible" pour découvrir ce que tout le monde sait et connaît depuis longtemps: L’immigration clandestine dans «notre» Europe, devenue en fait une forteresse, à laquelle est associée à jamais une localité de chez nous: Schengen, fait des ravages, dans le sens premier du terme.

Dans l’"espace Schengen", le contrôle sur les personnes est aboli aux frontières intérieures pour les ressortissants des pays membres, mais d’autant plus organisé à ses frontières extérieures.

La «libre circulation» est réservée aux ressortissants des seuls pays qui ont signé.

Pour les autres de l’UE, il faut toujours compter avec des contrôles.

Pour le reste, pour les non-communautaires, c’est effectivement d’une "forteresse Europe" qu’il faut parler, avec une amélioration de plus en plus performante des systèmes de contrôle, de supervision, d’information, et un échange de plus en plus rapide de ces informations, grâce à une collaboration renforcée entre les polices nationales, les services de renseignement et Europol, afin de refouler les indésirables et de les empêcher de pénétrer sur nos territoires.

Conséquence: Ceux qui veulent avoir du moins les miettes du gâteau, font tout pour pouvoir en ramasser, même au risque de leur vie, et ceux qui ont le gâteau font tout pour le garder pour eux.

Première constatation: Dans une récente étude, le Bureau International du Travail révèle que les effectifs des migrants sont passés entre 1965 et 1990 de 30 à 54 millions dans les pays industrialisés et de 75 à 120 millions dans le monde.

Forte croissance qui oblige à poser la question où sont passés tous ces gens-là, car s’il y a une telle croissance et que les lois sur l’immigration de tous les pays riches deviennent de plus en plus répressives, il n’y a qu’une conclusion possible: Des migrants qui sont refoulés aux frontières se transforment en migrants clandestins, en se confiant à une "industrie des passeurs" (Libération) qui encaisse des sommes pharamineuses: Selon l’étude du BIT, son chiffre d’affaires atteint de 5 à 7 milliards de dollars!

Mais qui peut payer 150.000 francs français pour être débarqué dans un pays européen?

Ce ne sont évidemment pas des gens en provenance des pays les plus pauvres, mais de pays où il y a du chômage ou la répression politique ou les deux.

Ce sont des jeunes, des gens éduqués qui n’aspirent qu’à s’investir et à donner une autre dimension à leur vie.

Nous sommes là en face d’une immigration «productive».

Or, qu’arrive-t-il à ces gens?

Clandestins, ils sont obligés de vivre dans la clandestinité et doivent entrer dans une économie parallèle, l’accès à l’autre leur étant interdite.

Ne nous leurrons pas: Dans tous les pays industrialisés, il y a des secteurs où existe une offre permanente de travail illégal, notamment dans la confection, la restauration, le bâtiment, les travaux publics, ou encore pour ce qui concerne les travaux domestiques et la prostitution

Les pouvoirs publics s’y sont-ils attaqués avec la même énergie avec laquelle il combattent l’immigration qui leur fournit la main d’œuvre?

Nenni! On fait des contrôles sporadiques, mais tout se passe comme s’il y avait une complaisance tacite des instances officielles ou, tout simplement, la pratique de la politique de l’autruche, car aussi drastiques que soient les punitions infligées aux sans-papiers, aussi bénignes, en général, sont celles pour leurs employeurs clandestins.

Et voilà bien la perversité du système: Ce sont les lois restrictives qui constituent la vraie promotion de cette traite des jaunes et des noirs et des blancs sans droits, nus, dépouillés, sans défense. Ce sont elles qui, en dernier lieu, favorisent l’esclavage contemporain, et il s’agit bien d’un esclavage: Il y a, selon l’ONU, deux cents millions de personnes dans le monde réduites à l’asservissement. «La clandestinité est le terreau de toutes les cruautés», note M. Doudou Diène, responsable à l’UNESCO du programme intitulé de manière significative: «La route de l’esclave».

Aussi, tout le commerce avec la misère humaine est-il un mécanisme, un engrenage parfaitement mis en place, car l’un ne va pas sans l’autre et engendre en dernière conséquence les tragédies comme celle de Douvres, qui n’est d’ailleurs pas la seule. Loin de là!

United for Intercultural Action, un réseau international regroupant plus de 500 associations, a publié une liste détaillée de victimes de ce trafic clandestin aux frontières de notre continent, de 1993 à mai 2000: En sept ans, il y a eu deux mille cinq personnes noyées, étouffées, mortes de froid, jetées à la mer par des passeurs fuyant les gardes-côtes, suicidées après avoir appris qu’elles n’auraient pas le droit d’asile…

Douvres servira-t-il de leçon?

Peine à croire, car les officiels ne parlent que de la nécessité de relancer et de renforcer la coopération policière pour lutter contre les négriers mafiosi, et non de l’urgence de reconsidérer de fond en comble leur politique de l’immigration basée exclusivement sur la répression.

2.

Répression, le maître-mot, aussi chez nous.

Le même jour où le Conseil de gouvernement a préparé Feira, on a appris qu’un réseau de trafiquants de faux papiers avait été démantelé et que les pourvoyeurs installés au pays et un certain nombre de ressortissants, surtout d’origine brésilienne, en possession de faux documents avaient été arrêtés: "Les autorités ne semblent pas vouloir chercher à comprendre", écrit Daniel Pol-Soum dans «Le Jeudi» du 22 juin.

3.

Et puis, répression, le mot-clé d’un candidat qui n’a décidément rien de candide: le gouverneur du Texas, l’incontestable et incontesté champion des "meurtres organisés par l’Etat" (Rev. Jackson).

Condamné en 1981 à mort pour un meurtre dont il a toujours nié être l’auteur, tout comme Odell Barnes, mis à mort le 1 er mars, dont le dossier n’était pas plus solide que le sien, Gary Graham, trente-sept ans, a été exécuté, jeudi soir 22 juin, par injection, à la prison de Huntsville.

Il l’a dit avant l’injection mortelle: "Je fais partie de ce génocide dont le peuple noir a été victime en Amérique. Voici ce qui arrive aux hommes noirs, le meurtre sanctionné par l’Etat! (…) Ils sont en train de me tuer ce soir, ils m’assassinent."

C’est vrai: Un accusé noir et pauvre a toutes les "chances" de finir dans le couloir de la mort, à la différence d’un blanc riche, tout comme un ressortissant nanti a toutes ces chances d’entrer dans la forteresse Europe que ceux qui ont moins n’ont pas.

Gary Graham est le… 135e condamné à mort exécuté depuis que George W. Bush a pris ses fonctions de gouverneur du Texas en 1995, et d’ici aux élections du 5 novembre, le Texas doit encore exécuter 14 autres prisonniers!

Regardez-le bien jusqu’à ce qu’il vous donne la chair de poule, le probable futur numéro un du monde, avec son sourire angélique, comme s’il incarnait en son auguste personne toutes les valeurs de cet occident chrétien et de ce "Gooooaad" qui revient à chaque fin d’une de ses phrases tant soit peu solennelle, mais d’autant plus insignifiante.

Décidément, si les Etats-Unis étaient "God’s own Country" (Le propre pays de Dieu), ce serait déjà une raison nécessaire et suffisante de devenir athée.

Guy Wagner



© Guy Wagner, kulturissimo (Tageblatt) - 28.06.2000

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