PREMIERE PAGE | LIVRES I | LIVRES II | LIVRES III | ESSAIS | MOZART (F) | (D) | THEODORAKIS (D) | (F) | PRESSE - APERCU

Editorial

C’est novembre – Les nus et les morts


Chaque année, à cette période, quand les feuilles flamboyantes tombent comme de très, très loin avec un geste de négation, selon Rilke, les jours commémoratifs sont là pour nous rappeler que nous tombons tous, pour parler encore avec le grand poète.

Et une voix intérieure nous dit que chacun y passera. Qu’il trépassera, car ses jours sont définitivement comptés: „Du aber, Mensch, wie lang lebst denn du?/ Nicht hundert Jahre darfst du dich ergötzen / An all dem morschen Tande dieser Erde!“ („Trinklied vom Jammer der Erde“).

Et un jour, soudain, on s’en rend vraiment compte, comme ça. Parce que le médecin, avec toute la sollicitude qui est la sienne, vous dit la vérité sur ce que révèlent les analyses que vous avez fait faire; parce que vous ressentez soudain un immense poids sur votre thorax qui vous coupe le souffle; parce que vous êtes là, impuissant devant une douleur subite qui vous étreint et s’enfonce en vous comme les griffes d’une bête féroce; parce que vous savez, oui, savez, que si maintenant il n’y a personne qui intervient de manière décisive, vous serez de l’autre côté. Sans rien. Nu. Et alors vous vous dites: C’est donc ça, la mort? C’est donc ça, MA mort?

Votre mort est toute personnelle. Elle n’appartient qu’à vous. Elle est unique. C’est la vôtre.

Alvin Sold, dans son éditorial au „Tageblatt“ du 31 octobre, s’est interrogé sur les différentes approches qu’ont le croyant, l’athée et l’agnostique de ce moment unique et déterminant pour tout un chacun. Prolongeant sa réflexion, j’ajouterais que, contrairement à ce qu’il écrit, l’agnostique n’est pas quelqu’un qui serait incapable de „prendre une décision en matière de métaphysique“, mais c’est celui qui est trop modeste pour en prendre une. Son humilité ne lui permet pas de dire s’il y a une transcendance, sachant son esprit trop limité pour l’affirmer, mais c’est ainsi que sa brève vie terrestre devient pour lui immensément précieuse. Elle est tout ce qu’il a et elle l’astreint à sa responsabilité face aux autres et face aux orientations que d’autres, les seigneurs de la terre et de la guerre, infligent à la destinée de millions de gens.

D’où sa révolte, nécessairement permanente, contre l’injustice, l’exploitation, le fanatisme, l’intolérance, le mépris foncier de la vie qui est le triste apanage de ces puissants, de ces doctrinaires, de ces entraîneurs de foules qui sont les meneurs de jeu dans notre monde perverti.

De quelle légitimité quiconque peut-il s’arroger le droit de prendre la vie d’autres en otage et de la détruire? De diriger des avions bondés de passagers sur des bâtiments pleins de gens partis comme tous les jours au travail, comme l’avait dit le 11 septembre M. Juncker, auxquels on refuse le droit de rentrer vivants chez eux? D’utiliser des bactéries, des produits chimiques ou nucléaires pour semer la mort à l’aveuglette?

Cinq mille personnes, toutes races et toutes fois confondues, détruites au nom d’Allah? Au nom d’une guerre qu’on prétend „sainte“?

Comment quiconque peut-il accepter le mépris total de ce qu’il y a de plus précieux, la vie, tout court. J’ajouterai: Celle des hommes et celle des animaux, car, 2001 aura connu suffisamment de bûchers et suffisamment de tombes. Suffisamment de morts et suffisamment de tueurs.

Cependant, je n’accepterai pas la logique horrible et aberrante selon laquelle celui qui ne se rallie pas à la „croisade“ contre les „terroristes“ doit être considéré comme terroriste, je me refuserai à entrer dans la mentalité „dead or alive“, héritée de la sanglante conquête du Far-West, et je continuerai à poser la question comment un Président des Etats-Unis d’Amérique peut ordonner au CIA la liquidation pure et simple de „l’ennemi public n°1“ mondial qu’il vient de se découvrir? Pour juger, trouver coupable et condamner, il y a des tribunaux, il y a la justice, ou du moins, le droit.

Si les dirigeants du monde civilisé se font eux-mêmes juges, justiciers et exécuteurs des basses besognes, en quoi leur monde serait-il supérieur à celui qu’ils combattent dans une guerre dont on ne sait même pas si les images qu’on nous en montre datent du temps de Bush sr ou de son fils?

Combien de morts seront donc déclarés comme dégâts collatéraux et que vaut la vie de millions d’Afghans dénudés, démunis, abandonnés, en fuite?

Et qui peut tolérer que le Premier ministre israélien – qui n’ose pas aller en Belgique de peur d’être arrêté comme criminel de guerre –, pratique sans broncher des assassinats ciblés sur des leaders palestiniens, tout en réoccupant et bombardant les „territoires“ et faisant tuer près de cinquante Palestiniens dans une „punition collective interdite par la loi internationale“ (B’tselem, organisation israélienne des droits de l'homme) quand est assassiné un ex-ministre israélien qui représentait la population la plus à droite et la plus anti-arabe d'Israël?

Si cela est accepté, alors, vraiment, on ne sortira plus de la spirale infernale, car si la vie n’est plus considérée avec le respect qui lui est dû et si face à la vie, il y a deux poids deux mesures, alors viendra le jour qui verra les génocides, y compris la Shoah, légitimés.

Guy Wagner



© Guy Wagner, kulturissimo mensuel (Tageblatt) - N°2, novembre 2001

Retour articles de presse...
PREMIERE PAGE | LIVRES I | LIVRES II | LIVRES III | ESSAIS | MOZART (F) | (D) | THEODORAKIS (D) | (F) | PRESSE - APERCU