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Editorial

Changement de millénaire : Non, le miracle n’a pas eu lieu…


Bonne année. Tout simplement.

Donc, cette fois-ci, le 1er janvier, nous sommes vraiment rentrés dans un nouveau millénaire. Et ainsi, tous ceux qui déjà, il y a un an, avaient fêté l’événement, ont pu le faire à nouveau, deux fêtes valant mieux qu’une, n’est-ce pas?

Mais honnêtement, avez-vous remarqué qu’il ait eu le passage vers une ère nouvelle?

Avez-vous constaté le moindre changement?

Dites un peu…

Le temps s’est-il amélioré pour autant? Avons-nous soudain un hiver, un vrai, avec un bon froid qui s’en prend à toute la vermine faisant tant souffrir nos amis les animaux, au lieu de cette pluie qui ne cesse de nous plonger dans une morosité toujours plus grise?

Connaissons-nous moins d’inondations, moins d’avalanches, moins de séismes, moins d’éruptions de volcans, moins de trous dans la couche d’ozone?

Les vaches, les bœufs, les veaux, paissent-ils, libres de toute infection de l’EBS, sur des pâturages toujours verts et dégagés de toute pollution?

Les dépotoirs flottants s’arrêtent-ils comme par enchantement de s’échouer sur les rivages de nos «grands bleus» redevenus plus bleus que jamais?

Y a-t-il, comme sur un coup de baguette magique, moins de corruption, moins de criminalité, moins de perversions, moins d’exploitation des plus démunis, des femmes et des enfants?

Les politiciens, les dirigeants des pays de cette terre sont-ils devenus soudain vertueux, conscients du serment qu’ils ont prêté de respecter les lois, de garantir l’intégrité des citoyens et de préserver la paix?

Découvrez-vous que notre gouvernement à nous, celui de 1999, ait, miraculeusement, trouvé la forme qui lui manque depuis le départ?

Que la composante libérale dans cette équipe nous procure un bien-être et un mieux avoir qui nous auraient fait défaut et qu’elle freine le ministre de la justice, ce Luc qui n’est pas Lucky, dans son ardeur intempestive de débarrasser le pays de tous ces réfugiés, clandestins et autres Daltons qui n’y ont rien à voir?

Que le saint esprit du Riesling ait inondé de ses bienfaits le ministre de la santé, l’indicible Carlo W., le « Gaston Lagaffe » de ce gouvernement qui n’en rate pas une?

Et qu’en est-il du climat social? Du dialogue social? De la protection de ceux qui sont le plus en péril?

A titre d’exemple: Est-on parvenu à donner plus de sécurité aux convoyeurs, non seulement face à un banditisme de plus en plus sanguinaire et exterminateur, mais aussi face à des exploiteurs de patrons de plus en plus rapaces?


Et dans le monde?


Après le champagne du réveillon, l’ombre d’une guerre fratricide au Proche-Orient est-elle devenue un rien moins menaçante?

La peste brune est-elle endiguée? Et les connards aux crânes rasés sous lesquels la matière grise a pourri, ne hantent-ils plus les rues d’une Allemagne qui n’en finit pas avec ses vieux démons ayant repris du poil de la bête aussi en cette Autriche, dont les nazis, il y a soixante ans, étaient les pires de tous?

Haider est-il suffisamment empêtré dans les scandales qu’il perd les pédales? Et la justice rattrapera-t-elle un Berlusconi qui ne sera pas premier ministre d’un gouvernement à composante facho?

Kohl, si chaleureusement accueilli par son protégé Jean-Claude, – qui ressemble de plus en plus à la caricature qu’en fait le cabaret de Josy Braun & Cie. –, est-il enfin prêt à révéler le nom de ceux qui, par leur fric, ont si bien corrompu son parti?

Chirac, a-t-il du jour au lendemain, cessé de jouer aux fameux trois singes : rien vu, rien entendu, rien dit, et surtout: rien su?

Blair, avant de s’endormir, a-t-il quelque nostalgie des bonnes vieilles valeurs sociales, pour ne pas dire, socialistes?

Et Poutine, a-t-il une pensée de sollicitude pour les Tchétchènes dont le massacre lui a valu le trône du nouveau tsar de toutes les Russies?

Et qu’en est-il de tous les petits potentats et grands massacreurs de par le monde?

Font-ils amende honorable et demandent-ils le pardon, les Pinochet, Milosevic, Estrada, Kabila et autres Talibans?


La parodie du pardon


Une institution l’a fait, Notre-Mère-la-Sainte-Eglise. Et ce fut partout le grand éclat de rire devant une des farces les plus grotesques de tout ce millénaire qui s’enfonce dans les limbes. Elle, Notre-Mère-etc., s’est-elle même pardonné pendant l’année 2000 qu’elle avait qualifiée de «sainte».

Rien de plus pratique. On persécute, on torture, on brûle, on voue aux gémonies tous ceux qui ne sont pas de votre avis et tous ceux dont vous pensez ou craignez qu’ils ne partagent pas vos convictions et votre foi, des millions et des millions et d’autres millions, pendant ces mille ans de christianisme et de christianisation de l’Europe et des autres continents, afin de devenir la plus absolue et intraitable puissance – vous avez dit «spirituelle»? – du globe, alors qu’on devrait parler de la plus grande organisation criminelle qui ait jamais existé.

Et puis, on se pardonne, on se lave les mains, on n’a même pas besoin de les sécher pour retrouver son innocence. Et on repart en croisade. Et que chacun porte sa croix!

Encore que chez nous, ces croix sont moins lourdes à porter, avec les bras de tous ces transfrontaliers et qui aident à les soulever.

Non, décidément, aucun miracle n’a eu lieu. Aucun problème ne s’est trouvé résolu comme par enchantement. En fait, qui aurait pu s’y attendre?

Alors, commençons l’ère nouvelle avec les moyens qui sont les nôtres, même s’ils sont réduits.

En fait, sous quel signe l’a-t-on mise, l’année de l’Odyssée de l’Espace de Clarke et Kubrick, puisqu’il faut de nos jours une étiquette à tout?

Celui des petites langues, des langues minoritaires.

Cela nous concerne, car ce luxembourgeois si peu répandu mais qui est le nôtre, il est toujours fragile, et si la petite fleur a de solides racines, il faut quand même bien veiller sur elle.

Nos auteurs le font, de plus en plus et de mieux en mieux.

Que de bons et beaux livres en luxembourgeois ne trouve-t-on actuellement et qu’il est touchant de voir combien de soins on y apporte!

Et c’est le moment de dire un grand merci à un grand éditeur, Francis van Maele, grâce à qui, ces vingt dernières années sont devenues celles d’une nouvelle littérature au Luxembourg. On sait qu’il va partir – demain, après-demain – pour l’Ile Emeraude. Œuvrons donc pour que le flambeau soit repris d’une main assurée.

Oui, malgré tout, continuons à la manière de Gramsci: «Pessimisme de l’intellect, optimisme de la volonté». Et pour que le nouveau millénaire réussisse à la manière de notre petite langue si minoritaire, chacun devra y apporter sa contribution quelque modeste qu’elle soit.

Retroussons donc les manches et allons-y!

Courage!

Guy Wagner

 



© Guy Wagner, kulturissimo (Tageblatt) - 10.01.2001

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