Au cours
du second séjour de Mikis Theodorakis à Makronissos,
entre juillet et août 1949, son état empire, mais
comme si cela ne suffisait pas, il subira une autre dimension
de la torture, la plus douloureuse et la plus écœurante
de sa vie.
Un officier, un sergent et deux gardiens, deux alphamites, le
déshabillent un soir, après l’avoir rué de
coups, et le balancent dans une fosse qu’ils remplissent de terre
et de pierre jusqu’à ce qu’elles atteignent son menton
et amènent de gros blocs qu’ils disposent à la surface
de la fosse. Ils lui pissent et chient dessus, puis partent en
rigolant. Les mouches, les abeilles, les fourmis, les lézards,
les vipères, les scorpions, les crabes, et finalement des
rats s’en prennent d’abord à la merde, ensuite à
sa tête. La deuxième nuit, ils l’assaillent «de
tous les côtés à la fois. Par la nuque, le
cou, les oreilles, le visage. Des plaies saignantes s’ouvraient
partout. Ils s’en prirent à mes yeux que je tenais farouchement
fermés. J’entendais mes propres hurlements qui devaient
porter loin, jusqu’à Lavrion, jusqu’au continent.»
Une patrouille les entend. Mikis est déterré dans
un état comateux et conduit à l’infirmerie où
les médecins et les infirmiers tentent de le réanimer
«en grand secret (j’étais dissimulé
derrière des couvertures accrochées au plafond).»
Quand il est à peine rétabli, des agents de la Sûreté
viennent l’arracher de son lit pour le conduire vers une autre
fosse: ils ne veulent pas seulement une signature, mais une «collaboration.»
Mikis devrait jouer l’indic. Ils lui arrachent les pansements
et jettent du sable et de l’eau de mer dans les plaies vives.
«Dans ma conscience qui vacille, une dernière
phrase se grave : "Ce soir, on le fout à nouveau dans sa
tombe !" A cet instant précis, les cavernes dont une tuberculose
galopante a criblé mes poumons se rompent soudain. J’ai
une hémoptysie massive. Le sang est si abondant que le
sable sec où je gis n’arrive pas à l’absorber. Il
se forme une petite mare qui impressionne beaucoup mes sbires,
pourtant endurcis à des bavures de ce genre au cours des
interrogatoires les plus poussés. Devant le spectacle,
ils préfèrent m’abandonner sur place et retourner
au camp pour s’enfermer dans les bureaux de l’Alpha 2.
Quand les croque-morts de la Sûreté viennent prendre
livraison de mon corps avec l’ordre d’aller l’inhumer en un
lieu sûr et discret où l’on ne retrouvera pas sa
trace, ils sont étonnés de constater que je vis encore.
(…) Le responsable de la police militaire doit statuer sur mon
sort. Puisque j’ai l’air d’avoir la peau dure, il estime
qu’il n’a pas à se compromettre dans une histoire qui commence
à s’ébruiter et qui n’a déjà que trop
de témoins et d’acteurs : ceux qui m’ont enterré,
ceux qui m’ont déterré, les médecins, les
infirmiers. Et maintenant ceux qu’on venait de désigner
comme croque-morts.»
Un troufion installe Mikis dans une grotte, lui apporte quotidiennement
de l’eau et de la nourriture et badigeonne ses plaies. Par un
copain en permission, il fait prévenir le père de
Mikis de ce qui se passe.
Celui-ci n’hésite pas une seconde.