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Bip se souvient

Entretien avec Marcel Marceau


 

Marceau devant un de ses tableaux
Photo: Guy Jallay

C’est au milieu de ses lithographies à la „Galleria“ que Marcel Marceau, qui vient de terminer un séjour remarquable et remarqué au Luxembourg dans le cadre de l’année culturelle, nous a accordé un long entretien, dont nous présentons ici quelques points impressionnants parmi beaucoup de temps forts.

Le spectacle que lui-même avait donné au Théâtre Municipal de Luxembourg se terminait sur une pantomime d’une rare intensité: „Bip se souvient“, et ce titre a été pour nous le point de départ de cet échange de vue.

Bip se souvient

Guy Wagner: Quels sont les grands souvenirs de Bip?

Marcel Marceau: Eh bien, „Bip se souvient“, c’est le souvenir de l’homme à travers notre époque, et il est certain que c’est autobiographique, parce que, quand j’étais dans la Première Armée de Libération, j’avais vingt ans, et quand l’Alsace où je suis né, a été reconquise, je suis rentré chez moi et je suis monté dans ma chambre, et les souvenirs m’ont envahi.
Il faut savoir qu’en 1939, toute l’Alsace avait été évacuée, et mes parents, comme des milliers de gens, ont dû laisser tous leurs meubles, et quand je suis revenu dans notre appartement, il était complètement sans meubles et je me suis assis et, bien entendu, j’ai revu toute mon enfance.
Cinquante ans plus tard, j’ai voulu faire une sorte de fresque sur Bip qui n’a pas d’âge, cette partie de moi-même, qui rentre chez lui et qui se souvient de son premier amour, de la guerre et des gens fusillés, et les gens d’un village, d’une ville ont des souvenirs communs, la rue, la foire, les mariages, les enterrements, toute l’odyssée de l’homme, et c’est comme une ballade à travers les souvenirs d’un homme qui est fusillé, mais avant d’être fusillé, il vivait, il se mariait, il était heureux...
Je fais des retours en avant et en arrière, parce que toute notre pensée n’est jamais en continuité, mais passe du coq à l’âne; c’est un grand désordre, notre mémoire, elle est fixée aux scènes de la vie sans continuité...
„Bip se souvient“, c’est le souvenir de l’homme à travers les déchirements de la vie. Ce qui est important, c’est qu’il n’a jamais quitté sa chambre, et donc on voit avec l’espace l’acquis de l’imaginaire où l’invisible devient visible. C’est bien là la force du mime, par le symbolisme, et à la fin de„Bip se souvient“, je montre qu’il quitte sa chambre. Il sait qu’il ne va jamais y revenir, mais cette fois-ci la vie reprend et je montre une autre jeunesse, celle qui est exposée au danger nucléaire: l’homme disparaîtrait de la terre si cette catastrophe arrivait. Pour combattre ce danger, j’ai voulu montrer que, malgré les guerres, on ne pourra pas anéantir l’homme... Du moins, c’est là mon désir le plus cher, et pour cela Bip - l’homme - avance malgré les fusillades, malgré les mitraillettes, et la paix vaincra la guerre.

GW: C’est Bip l’humaniste qui s’exprime ainsi.

MM:
Exactement! Il y a une autre pantomime que je n’ai pas donnée à Luxembourg, c’est „Bip dans la vie moderne et future“, Bip aux prises avec la vie de tous les jours, avec la mécanique, avec l’imagination du temps qui va tellement vite qu’il dépasse l’homme, et ainsi, celui-ci vieillit très vite, et tout brusquement la terre tourne toujours plus vite et l’homme lutte contre le danger nucléaire, contre le danger de devenir un homme virtuel, un homme robot, mais la bombe anéantit le monde. Il ne reste qu’une poignée de singes, et un singe trouve une pierre et, en la frottant contre une autre, il crée le feu, comme Prométhée, et tout recommence,... sauf qu’en avançant, l’homme recule.
Ainsi sur scène j’avançais, j’avançais, tout en reculant, et à la fin, il y a avait une petite ombre chinoise: j’étais un point perdu dans l’océan des espaces...

Le choix d’un art

GW: Est-ce que ce sont des réflexions pareilles qui vous ont poussé vers un art qui grâce à vous est devenu un art universellement reconnu?

MM: Je pense que oui. Je pense que c’est pour cela qu’il sera universellement reconnu. Si je n’étais qu’un homme qui fait des divertissements, je serais ce qu’on appelle un „entertainer“, mais je pense que je suis philosophe aussi et j’estime que la philosophie de la vie n’appartient pas seulement à ceux qui écrivent et analysent, mais aussi aux artistes qui, avec la philosophie de la vie, oeuvent concrétiser le drame, le comique et le tragique, l’angoisse métaphysique...
Vous vouliez toujours faire du théâtre. Qu’est-ce qui vous a amené finalement à cet art du silence?
Depuis l’âge de sept ans, j’ai fait du théâtre dans les rues. J’étais d’une famille modeste, mais j’avais une très belle vie de famille. Je jouais avec les enfants dans la rue. J’avais une tante qui avait une colonie de vacances à Schirmeck, à Wildersbach, et les enfants venaient de tous les coins de France pour faire du théâtre avec moi en été, alors que j’avais douze-treize ans, et ma tante en était très heureuse.
La guerre est arrivée, j’avais quinze-seize ans, on a été repliés en Dordogne où notre famille a fait souche. Je me suis engagé dans la Résistance en 1942-43, alors que j’étais élève des Arts Décoratifs de Limoges pour être peintre; j’étais également au Conservatoire pour être acteur parlant, mais en même temps, j’étais dans un réseau qui fabriquait de fausses cartes d’identité, de fausses cartes d’alimentation pour que les Français ne partent pas au Travail Obligatoire. J’avais un cousin grand résistant qui sauvait des enfants juifs pour les mettre en sécurité en Suisse dans des maisons d’enfants. Il y avait une filière pour cela, et je partais, déguisé en boy scout, pour accompagner ces enfants. J’en ai sauvé ainsi une centaine.
Quand je me suis engagé dans la Première Armée à la Libération de Paris, j’étais déjà élève de Charles Dullin et chez Etienne Decroux, sous le nom de Marceau. J’avais pris le nom de Marcel Marceau, parce que c’était un général de la Révolution Française et que Victor Hugo avait écrit dans un poème: „Hoche sur l’Adige, Marceau sur le Rhin...“

GW: Quel est votre vrai nom?

MM: C’est Mangel. J’ai donc gardé le nom de Marcel Marceau et j’ai fait la Campagne d’Allemagne...

GW: Marceau sur le Rhin!...

MM: C’est cela! En 1946 j’ai été démobilisé et j’ai décidé de consacrer ma carrière au théâtre du silence. Etienne Decroux, un très grand grammairien du mime, a été mon maître, comme il avait été le maître de Jean-Louis Barrault, lui aussi un très grand mime, avant de choisir d’être un metteur en scène de théâtre parlant, un animateur.
J’étais le deuxième disciple de Decroux, lui-même disciple de Copeau, maître de mime chez Dullin, tandis que moi, comme membre de la Compagnie Renaud-Barrault, j’ai décidé en 1947 de créer le personnage de Bip et de créer une compagnie avec laquelle j’ai traversé le monde entier, et c’est avec mes récitals de Bip et mes pantomimes de style que j’ai gagné l’argent qui m’a permis de financer ma compagnie.
Dire que dans les années 50 et 60 nous étions la seule troupe de mime dans le monde! Depuis lors, bien entendu, le mime a pris beaucoup d’extension.
J’ai pu promouvoir Decroux et son enseignement, parce que, quand j’étais pour la première fois en Amérique en 1955, on m’a demandé qui était mon maître et j’ai répondu: Decroux, et c’est ainsi qu’il a pu partir aux Etats-Unis pour y fonder une école aussi. Le mime s’est donc répandu progressivement avec les mimes de l’école de Decroux qui étaient des puristes et les mimes de Marcel Marceau, grâce à l’Ecole des Mimodrames qui s’est ouverte dans la capitale, subventionnée par Jacques Chirac, maire de Paris, alors que la nouvelle Compagnie Marcel Marceau a repris en 1993 grâce au Ministère de la Culture, sur initiative de François Mitterrand.
Le mime s’est ainsi introduit dans la théâtralité contemporaine avec des stages que beaucoup de mes élèves donnent également et que moi-même je donne en France, au Japon, aux Etats-Unis et maintenant pour la première fois au Luxembourg.


Les ancêtres de Bip

GW:
Bip a presque cinquante ans. Quelle a été l’origine de ce personnage?

MM: Bip est une synthèse de la pantomime blanche qu’on a vu jouer par Jean-Louis dans „Les Enfants du Paradis“ qui reproduit toute cette époque du Boulevard du Crime et des Funambules. Il y a d’une part le mélodrame où „Margot a pleuré“, comme dit Victor Hugo, et de l’autre le Théâtre des Funambules.
Bip est un petit-fils de Pierrot, le héros silencieux, et de Petrolino qui était un personnage qui a influencé Pierrot dans la pantomime française.
Il faut savoir que toute la pantomime française a été influencée par la Commedia dell’Arte: Pedrolino a donné Pierrot, Arlecchino est resté Arlequin, de Pulcinella est sortie Polichinelle, Il Capitano a donné le Matamore, Pantalone est devenu Cassandre. Isabelle italienne est devenue Colombine, puis Pierrette à l’époque du Pierrot noir de Villette, mais le Pierrot blanc a survécu en France après la mort de Debureau.
C’est son fils Charles Debureau qui a pris la relève, en partant à Marseille où il a créé la pantomime marseillaise avec Séverin, Rouff... Malheureusement, il est mort à 45 ans, et la pantomime marseillaise a été lentement détrônée après la guerre de 14-18 par le cinéma muet où le génie de Chaplin, Keaton, Laurel et Hardy a écrasé un peu la pantomime française.

GW: Pourquoi au juste?

MM: Ce n’est pas que les mimes n’aient pas été bons, mais je crois qu’ils sont morts de vieillesse et d’un manque de travail sur eux-mêmes qui a conduit à une dégénérescence. La grandeur des Pierrot a lentement disparu et il faut se demander pourquoi, étant donné qu’un art ne meurt pas, sauf s’il est dépassé, et cet art a pu être dépassé, parce qu’il n’a jamais été parfait. Pourquoi le Kabuki, le Nô, le Mahabharata indien se maintiennent-ils? Parce qu’ils ont atteint la perfection. La tradition est devenue parfaite et elle dure depuis cinq cents ans. Ainsi, la pantomime blanche aurait pu exister, il aurait pu y avoir une école des Pierrot à Paris.


Brève histoire de la pantomime

GW: Il faut aussi de vrais maîtres pour l’enseigner.

MM:Vous avez raison, c’est pour cela que Decroux avait le génie, il faut le reconnaître, de ne pas s’occuper de la pantomime blanche, dont il avait perdu les rudiments grammaticaux, mais de s’occuper de la statuaire immobile gréco-romaine et de la rendre mobile, en pensant à la Grèce qui a été fondatrice de la pantomime et du mimodrame, et ensuite à Rome, où des solistes - on a retenu les noms de Pilade, de Pirame - jouaient et avaient une grande influence. On prétend même qu’un des mimes aurait été crucifié pour avoir attaqué le Sénat.
Lorsque la pantomime péréclita à la chute de l’Empire romain, on la retrouva au Moyen-Âge sur les parvis des cathédrales, parmi les grimaciers du Roi, parmi les poètes qui chantent les ballades, et le mime a fait une synthèse avec les contorsionnistes, les acrobates, les fous du Roi, et puis elle est entrée vraiment dans la théâtralité avec Ruzante et se termina avec Goldoni. Pendant trois cents ans les Italiens vont conquérir le théâtre, influencer le théâtre élisabéthain en Angleterre, Shakespeare, Molière en France, puisqu’ils ont joué à l’Hôtel de Bourgogne, la Comédie Française à Paris, et quand ils sont chassés de France au XVIIIe siècle, une partie des Italiens qui reste en France a formé l’Opéra Comique où on a fait une sorte de comédie musicale.
En Angleterre, la pantomime renaît grâce au cirque, au music hall, et elle donne naissance à Chaplin. Ainsi, du music-hall anglais, la pantomime entre au cinéma avec la création du cinéma muet, alors qu’en France, le XXe siècle voit la naissance du mime, non pas dans le music hall, où il y a bien Jacques Tati, où il y a des imitateurs, où il y a Max Linder...

GW: ... qui a également inspiré Chaplin...

MM: C’est vrai, mais où il n’y a pas de grande école.
La pantomime française naît dans les années 20 à l’Ecole de Jacques Copeau, école théâtrale, parce que Copeau fait entrer dans sa troupe et ses séminaires les Fratellini, des acteurs de cirque qui font des improvisations. Il s’occupe du jeu corporel, et Decroux, jeune comédien chez Copeau et diseur, abandonne progressivement le théâtre du verbe et devient maître de mime chez Dullin qui l’avait quitté pour former sa propre compagnie à l’Atelier.
Il y rencontre Barrault et ensemble ils fondent les premiers rudiments de la statuaire mobile en 1932, et quand Barrault, un pionnier du mime en France, a alors fondé sa propre compagnie, je dois dire que ma rencontre avec Decroux en 1944 a fait de moi son deuxième disciple.
Ainsi, si le mime anglais est sorti du music-hall pour aller au cinéma, la pantomime française est sortie du théâtre parlant pour aller dans le théâtre silencieux.

GW: Et actuellement?

MM: Actuellement, il y a de nombreuses tendances. Il y a une tendance slave, et j’ai été en Russie, en Pologne...

GW: Vous avez été avec Tomaszewski...

MM: Oui, en Pologne, Tomaszewski a monté le mimodrame, parce qu’il a vu Marcel Marceau. Il le dit lui-même. Et c’est ainsi dans le monde entier, et ceux qui sont entrés dans l’Ecole Decroux y sont entrés, parce qu’ils savaient que j’étais élève de Decroux. Après il y a eu des divergences sur l’esprit, mais sur le plan de la grammaire, moi-même, je pratique dans mon école le style Decroux qui est resté la source, alors que le style Marceau constitue la synthèse.


Les richesses du mime

Ainsi, le mime est en scène, dans ce silence total où il seul avec lui-même, n’ayant que son corps pour se dire...
C’était justement là le grand travail de Decroux au départ, ensuite Decroux est parti vers la fable, le surréalisme, la pantomime abstraite dans „L’Usine“, „Le Menuisier“, „L’Esprit malin“, „Les Arbres“, et c’est de là que, quand j’ai quitté Decroux, j’ai conçu les Pantomimes de Style avec „La Marche contre le Vent“, „L’Escalier“, „Les Tireurs de Corde“, „Le Jardin public“, „Le Tribunal“, „Le petit Café“, „Le Fabricant de Masques“. C’étaient des paraboles, des fables qui expliquaient au public anecdotiquement la vie, en rendant visible l’invisible, en s’adressant aux quatre éléments, en s’adressant aux cinq sens et en allant vers la critique sociale. Leur temps, c’est le temps du symbolisme, de l’hyperbole, du raccourci dans le Temps.
Le mime a subi les influences de la danse classique, de la danse expressionniste allemande - je pense à la „Table verte“ de Jooss à Kreutzberg, à Mary Wigman! - de l’expressionnisme russe du temps d’Eisenstein, de la danse d’Isadora Duncan, et tout cela a conduit à cette grammaire tellement riche qui permet précisément de montrer la visibilité de la pensée, qui traduit les sentiments humains en faisant rire les gens par les ruptures corporelles, qui me permet, dans les Pantomimes de Style, d’être comique et tragique par le déroulement du symbolisme et de la fable, qui me permet aussi de devenir un être abstrait: un arbre, un fleuve, le soleil. Je suis ainsi au fond une espèce de démiurge qui fait vivre l’invisible, en le rendant visible, mais je ne suis pas nécessairement un être humain. Dans les pantomimes de Bip, par contre, j’arrive par le social à être comique ou tragique d’une manière satirique et même à entrer dans une forme de politique sociale et philosophique.
L’art du mime demande ainsi de ne pas être seulement un acrobate ou un mime qui fait du mime, mais également de connaître les différentes cultures, et par l’introspection corporelle, le mime finit par devenir pour ainsi dire un peintre du mouvement, un philosophe de l’existence, une incarnation de l’Homme tout court, grâce à l’histoire de l’humanité qu’il a assimilée.


© Guy Wagner, 1995, tageblatt, 27 sept.1995

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