L'OTAN bombarde |
Ne s'était-on pas mis à dire au moment des premières frappes aériennes sur le territoire de Milosevic: "Enfin, il va en attraper sur la gueule, le salaud! Il n'a que ce qu'il mérite!"?
Après tout ce qu'on avait vu, lu, entendu ces derniers mois sur lui et ses agissements détestables, l'exaspération contre le dictateur de Belgrade était à son comble.
Elle allait empirer quand on a commencé à réaliser qu'une fois les observateurs étrangers ayant plié bagages au Kosovo, le triste sire allait mettre en pratique avec une brutalité inouïe son programme de nettoyage ethnique, en vidant la province de sa population de souche albanaise, à laquelle il avait, dix ans auparavant, enlevé l'autonomie que Tito lui avait concédée. |
On ne se souciait à ce moment-là pas du fait que ce soit l'OTAN qui s'y fût mise, sans demander conseil à personne et sans se faire perturber de quelque façon que ce soit, ni par l'ONU, ni par la Russie, ni à plus forte raison par un quelconque pays du globe.
De toute façon, qu'est-ce que l'ONU, cette organisation toujours malade de ses finances à laquelle les Etats-Unis ne payent pas leurs dettes, et qu'est-ce que ce géant écroulé aux portes de l'Asie avec son ivrogne de président et son économie effondrée y auraient pu? Eltsine n'avait qu'à se tenir tranquille, sinon on lui couperait les milliards occidentaux qui seuls puissent encore remettre à flots le grand navire avarié.
Quant aux autres, ils ne comptent pas, puisque tous les chefs d'Etat et de gouvernement de l'Alliance autoproclamée purement défensive, qui a fêté ses cinquante lustres, étaient d'accord de taper sur l'ordure à Belgrade.
Que ce soit une ordure, qui pourrait encore en douter?
Que le seul endroit où on aimerait encore le voir, à part l'enfer pour ceux qui y croient, c'est le tribunal de guerre international de La Haye: la perpétuité pour ses crimes contre l'humanité, ce n'est pas trop peu, ni pour lui, ni pour ses sbires qui volent, violent, pillent, brûlent, tuent, chassent, expulsent, nettoient, épurent.
Et plus les flots de réfugiés croissaient et se déversaient chez les voisins d'Albanie et de Macédoine, et plus celle-ci refoulait, plus la rage contre Belgrade croissait.
Et cent obus de plus, et cent foyers d'incendie et de destruction en plus... Il va quand même plier, Slobodan l'Horreur. Non?
Eh non, il ne pliait pas et en rajoutait encore. Profitant de l'absence d'observateurs étrangers il continuait de procéder de façon méthodique et systématique à l'épuration ethnique, mettant les gens dans des trains comme Hitler y faisait pousser ceux qu'ils expédiait vers les camps d'extermination.
Mais plus les jours s'ajoutaient l'un à l'autre, plus les questions en faisaient de même.
Avait-on tout fait pour éviter cela?
Avait-on surtout prévu ce qu'on ferait si on n'arrivait pas à éviter le pire?
Et les frappes loin d'être aussi "chirurgicales" qu'on le prétend, provoquent plus en plus d'erreurs, de gaffes, de "bavures", de "dommages collatéraux" – ah cette perversion du vocabulaire! – et deviennent de plus en plus intolérables: des ponts qui sont bombardés alors qu'y passent des trains et des cars, des bombes tombent dans des quartiers résidentiels de Belgrade et de Pristina – Pristina: la population en est à 80% albanaise, non? – et même à Sofia, des bombes tombent sur des autobus et de misérables convois de réfugiés... qu'on prend pour des véhicules militaires, alors qu'on se vante par ailleurs de pouvoir distinguer des plaques d'immatriculation sur des véhicules! Tout cela tient d'autant moins debout qu'on massacre ceux qu'on est censé protéger.
Et les interrogations pleuvent. Comme les bombes de l'Alliance et les coups de matraque des milices serbes.
Et si on avait besoin d'une jolie petite guerre pour montrer les progrès réalisés dans le développement des armements, afin d'en vendre encore plus? Cela fait longtemps depuis la dernière répétition générale en Irak où Américains et Britanniques se sont d'ailleurs remis à frapper, le nouveau socialiste Tony Blair se montrant encore plus farouche à cogner que son grand modèle Clinton. Nom d'une pipe, dirait Monica L.!
Et si tout avait déjà été prémédité depuis longtemps? Serbes et Kosovars étaient bien parvenus à Rambouillet à un accord sur deux points essentiels: une nouvelle et large autonomie pour le Kosovo et le respect des libertés de toutes les populations par le régime de Milosevic..
Et si on avait choisi de faire échouer la conférence? Qu'on nous donne donc des explications un peu plus sérieuses sur cet échec, car il y va de la vie d'êtres humains! Ne serait-ce pas parce que les Etats-Unis et les puissances occidentales à leurs bottes s'entêtaient à imposer une présence de forces armées de l'OTAN à laquelle elles savaient que Belgrade s'opposerait?
Et si on avait recherché ce refus-là pour y aller, Madame Albright n'ayant eu à Rambouillet que le mot "bombardements" à la bouche? (cf. Le Monde, 9.4.99)?
Et si c'était bien là le "casus belli" prétexté, aucun effort n'ayant été fait pour proposer d'autres forces d'interposition? C'était "l'OTAN ou la guerre. Ce fut la guerre." (Ignacio Ramonet. Le Monde Diplomatique – Mai 1999)
Et si pour cette guerre on s'y était pris comme des cons, sans prévoir le moins du monde les conséquences? Dire qu'il fallait que M. Clinton et ses acolytes passent à la télé pour expliquer aux "fellow Americans" où se trouvait cette terre meurtrie que les champions des droits de l'homme devaient, avec toute l'armada dont ils disposent, si urgemment libérer d'un affreux tyran, sans même consulter les Nations Unies, quitte à faire après coup se rallier leur secrétaire général aux vues "pacificatrices" de cette fameuse "force de paix et de défense" qu'est l'OTAN qui, depuis la chute de l'empire soviétique, se cherche une raison d'être.
Et si on n'avait écouté que les militaires, dont on sait que le métier est de taper dessus, faisant fi de l'objection de gens plus sensés? On constate tous les jours qu'on n'a pas seulement mal interprété les problèmes intérieurs d'un état souverain qu'on a agressé, mais on ne connaît pas l'histoire et encore moins les dessous de cet imbroglio balkanique.
D'où l'amplification de la catastrophe qui ne menace plus seulement la Yougoslavie restante, mais tous les pays fraîchement émancipés de la tutelle de Milosevic et même les pays environnants: la Hongrie, la Bulgarie, la Roumanie, la Moldavie, la Grèce, la Turquie... La déstabilisation devient plus évidente tous les jours, les économies sont en train de subir des crises dramatiques, tout le système écologique est en train de virer à la catastrophe.
Et pourtant on continue.
Les uns à cogner, à frapper, pilonner, bombarder, chirugicaliser, graphiter, annihiler, désintégrer.
Les autres à voler, violer, piller, brûler, tuer, chasser, expulser, nettoyer, épurer.
Et nous sommes là, la rage au cœur de honte et d'impuissance.
Oh Barbara, quelle connerie la guerre!
Guy
Wagner
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