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Editorial

L’insoutenable scandale, jusqu’à quand?


Quand nous avons pris la décision de consacrer le dossier mensuel de «kulturissimo» aux relations entre Israël et la Palestine, nous ne pouvions pas nous imaginer jusqu’à quelles extrémités le conflit entre les deux peuples allait entre-temps escalader.

Nous ne savons d’ailleurs pas ce qui va encore se passer dans la période qui sépare la rédaction finale de ce supplément (4 avril) et sa publication.

Même si maintenant on doit craindre tout et surtout le pire, nous considérons comme notre obligation d’éclaircir tant soit peu les tenants et les aboutissants de ce qui se passe «devant notre porte». Tout en réalisant ce devoir d’information, nous n’allons cependant pas taire notre indignation devant le scandale que nous vivons et qui devient plus pertinent au fil des jours qui passent et des bains de sang de part et d’autre.

De fait, dans la tragédie qui se joue en Palestine, le plus grand scandale n’est pas celui du massacre quotidien de gens qui aspirent après plus d’un demi-siècle de répression à la liberté et à l’indépendance et chez qui un désespoir avivé quotidiennement par les exactions de l’oppresseur attise les flammes meurtrières et destructrices de la seconde Intifada.

Le scandale n’est pas que l’abîme de la désespérance est devenu tel que de très jeunes gens, garçons et filles ayant toute la vie devant eux, se transforment en bombes vivantes et se fassent sauter pour détruire, pour tuer et mutiler, sans plus distinguer entre responsables et innocents, entre Israéliens, Arabes et visiteurs étrangers: « … aucune religion, et à plus forte raison l’Islam qui s’enorgueillit, à l’instar du judaïsme, d’avoir développé une ‘philosophie des pratiques de la vie’ très élaborée, n’est animée par des instincts de mort, ou suicidaires plus précisément», écrit le professeur Freund.

Le scandale réside dans la dimension morale qu’a prise la répression «sans pareil dans l’histoire de l’occupation israélienne» (Gideon Levy, journaliste à «HA’ARETZ»), et pour en mesurer les dimensions, il faut retourner près de soixante ans en arrière.

En avril 1943, les Juifs du ghetto de Varsovie se sont soulevés contre l’oppresseur nazi. Pendant des semaines et des semaines, ils tenaient tête à l’unité SS de Jürgen Stroop. Cette insurrection est une des pages de gloire de la Résistance contre un régime immonde, car les plus faibles, les impuissants avaient donné le lumineux exemple que même contre la tyrannie la plus monstrueuse, la flamme de la liberté et la volonté du sacrifice pour cette liberté ne pourront jamais être éteintes.

Le scandale, le vrai, c’est que ce soient des descendants de ces désespérés qui font subir aux Palestiniens ce que les nazis avaient fait subir à leurs parents et grands-parents. Que pour obéir et pour plaire à son «Führer», Sharon et à son gouvernement «criminel … qui tue, enferme et humilie» (G. Levy, ibid.), T-SS-ahal ait pris les rênes en main pour briser, une fois pour toutes et par tous les moyens, une Résistance à laquelle personne ne s’était attendu. Voilà l’insoutenable.

L’insoutenable est que le chef du gouvernement israélien persiste à maintenir ses «Untermenschen» sous une domination aussi avilissante que celle pratiquée par les nazis à l’égard de la communauté juive. Certes, il ne les expédie pas vers des chambres à gaz, mais depuis les années ’80, il réussit déjà parfaitement à organiser des massacres planifiés. Voir Saabra et Chatila!

L’insoutenable est qu’une telle brute ait délibérément déclenché la colère de ces Palestiniens qu’il hait et provoqué l’explosion de leur révolte, puis qu’il se fasse élire, plébisciter par ses concitoyens sur la promesse qu’il materait une fois pour toutes les séditieux.

L’insoutenable est que les Israéliens, prétextant du «jamais plus», du refus d’être encore les victimes de l’Histoire, se soient métamorphosés en bourreaux.

L’insoutenable est qu’ils continuent d’occuper, en pleine illégalité et en dépit des innombrables résolutions des Nations-Unies, des territoires qui ne leur appartiennent pas, qu’ils y enferment les habitants comme dans des ghettos ou des KZ et font fi de cette autonomie qu’avait accordée aux Palestiniens un chef de gouvernement israélien qui a payé de sa vie sa volonté de réconciliation, le 4 novembre 1995.

L’insoutenable est qu’en fait, Israël, dont les origines remontent à la culpabilité collective de ceux qui n’avaient pas empêché la Shoah, se trouve sous la férule d’une extrême-droite qui ne le cède en rien aux pires excroissances, passées et présentes, de ce fléau immonde.

L’insoutenable est que la communauté internationale continue à jouer les lâches et laisse perdurer cinquante-quatre ans d’humiliations et d’injustice intolérables. Quelle soit aussi lâche que ce ministre du nom de Shimon Peres qui craint surtout que claquer la porte du gouvernement dont il fait partie, ne fasse du bruit. Son Excellence a les oreilles délicates.

L’insoutenable est que le gouvernement inqualifiable soit cautionné par son «parrain», George Dead Man Walker Bush, qui, rien qu’à le voir et à l’entendre, donne la nausée.

L’insoutenable est que Sharon s’en prenne maintenant aussi à des manifestants pacifistes, en leur tirant dessus, et expulse les journalistes de Ramallah – pour qu’il n’y ait pas de témoins des exactions de ses sbires? –, et surtout, que pour justifier sa répression sanguinaire et sa froide volonté d’extermination, il exploite le prétexte de «la lutte contre le terrorisme» en vogue depuis le 11 septembre 2001 et en abuse pour «enfin se défouler» (G. Levy). Et qu’en est-il du terrorisme d’Etat?

L’insoutenable est que, malgré la promesse de laisser partir le prisonnier de Ramallah en exil, il faut craindre qu’en plus de la paix, enterrée vivante, la vie d’Arafat, de ses proches et de son peuple ne soit en danger. On ne voit pas pourquoi un criminel de guerre qui jusqu’à présent n’a reculé devant aucune infamie hésiterait soudain devant un Prix Nobel de la Paix.

Guy Wagner



© Guy Wagner, kulturissimo mensuel (Tageblatt) - N°7. Avril 2002

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