Editorial La raison du plus fort est toujours la meilleureOn ne pourra pas me traiter d’antisémite, ni d’ennemi de l’Etat d’Israël. Pendant toutes ces années, j’ai à la fois montré à de multiples occasions mon dévouement à la défense de la mémoire de la Shoah, le plus grand crime de toute l’histoire de l’humanité ou plutôt, de l’inhumanité, et prouvé mon engagement pour le droit des Israéliens de vivre en sécurité dans les frontières de leur Etat. Cependant, au vu de ce qui se passe actuellement, il m’est impossible de me taire et de ne pas me révolter face à ceux qui, en Israël, usent et abusent d’un pouvoir qui ne s’appuie plus que sur un chantage intolérable et la force impitoyable des armes. Le droit des Israéliens à une patrie est légitime et justifié. Il ne leur donne pourtant pas tous les droits. Il n’autorise pas l’utilisation de la violence sous prétexte que ce qui est arrivé à la communauté juive, il y a soixante ans, ne doit plus jamais lui arriver et qu’Israël devra tout faire pour y veiller. Il n’autorise pas cet Etat à empêcher que l’autre communauté vivant dans la même région, celle des Palestiniens, elle aussi ait droit à une existence dans des frontières sûres et à un avenir pour ses enfants. Les choses – et les mentalités – ont changé. Les Palestiniens ne sont plus ignorés de façon délibérée par la communauté internationale qui se taisait pendant des décennies devant l’injustice qui les poursuit et les tueries dont ils ont été les victimes, tant de la part de leurs «frères» arabes que des Israéliens. Des hommes politiques intelligents et responsables en Israël ont fait un pas en leur direction et les Palestiniens ont fait un pas similaire. Mais pour l’avoir fait, Itzhak Rabin, a dû mourir, assassiné par un des siens, et pour l’avoir fait, Yasser Arafat, toujours considéré par d’aucuns comme un «terroriste», risque sa vie quotidiennement. Or, sept ans se sont écoulés depuis la signature de la «Déclaration de principes» du 13 septembre 1993 prévoyant une période transitoire de cinq ans, mais Israël n’a toujours pas tenu ses engagements solennellement signés et ne respecte toujours pas les résolutions 242 et 338 du Conseil de Sécurité, sur lesquelles reposent les accords d’Oslo et qui exigent le retrait des forces israéliennes des territoires occupés. Les choses traînent et continuent de traîner. Shimon Peres, Prix Nobel de la Paix avec Rabin et Arafat, perd les élections du 29 mai 1996 au profit de l’inqualifiable Benyamin Netanyahou. L’influence des sinistres «hommes en noir» devient écrasante, leur pression sur les affaires de l’Etat intolérable et l’extension des colonies dans les territoires occupés, et même, dans les territoires libérés, est un scandale. L’espoir reprend quand Ehoud Barak bat Netanyahou aux élections et devient Premier ministre, et quand les négociations sur le statut final de Gaza, de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est débutent en novembre 1999… avec un retard de trois ans et demi. Mais le dernier Premier ministre se comporte comme autrefois les danseurs à Echternach: trois pas en avant, deux en arrière, et Arafat doit encore et toujours se mordre la langue et reporter la proclamation de «son» Etat, exaspérant chaque fois un peu plus ses concitoyens, aux yeux desquels il se montre incapable d’obtenir des concessions concrètes de la part de ses interlocuteurs… On nous dit que, malgré tout, on a été proche de la paix, mais que dans les deux camps, les adversaires de cette paix se sont mobilisés. Il restait à trouver le détonateur pour une explosion générale et un embrasement risquant de mettre à feu et à sang toute la région. C’est Ariel Sharon qui l’a fourni par sa visite de l’esplanade des Mosquées. Il a même réussi à déclencher l’émeute des Arabes israéliens qui, jusque-là, n’avaient jamais participé à des insurrections. La violence actuelle a pour point de départ la provocation délibérée d’un salaud politique. C’est un fait qu’on ne peut mettre en doute. Tout est parti de là. Il faut cependant se poser une question amère: Qui était derrière sa bravade éhontée, car cet assassin – n’oublions pas que les massacres de Sabra et Chatila vont sur son compte, quitte à ce que d’autres aient fait les basses œuvres –, n’était pas seulement accompagné de sa garde du corps, mais d’une forte escorte policière. Celle-ci doit lui avoir été fournie par un responsable du gouvernement. Ou non?… Depuis lors, c’est l’engrenage. Mais au lieu de mettre Sharon devant un tribunal pour incitation à la violence et à la haine raciale, Barak est sur le point de le faire entrer dans un gouvernement d’«unité nationale»! Est-ce là le dernier moyen dont dispose un Premier ministre incapable de se décider à faire selon ses intentions, afin de sauver sa peau politique? Faisons-le cependant bénéficier du doute et admettons que ses intentions aient effectivement été pacifiques, encore que cela devienne de plus en plus difficile à croire au vu des monstrueux moyens militaires que ce «soldat d’élite» a mis en marche pour mater les insurgés. Que Barak donne maintenant le ministère de la Défense à ce sinistre fasciste de Sharon, et celui-ci fera tout ce qui est en son pouvoir pour anéantir les Palestiniens. C’est ce qu’il veut faire. Combien de vies lui faut-il donc encore? Les lanceurs de pierres, les enfants, les passants innocents, on leur tire dessus, on les canarde. C’est «quelque chose qui ressemble à un ball-trap humain» (Nouvel Observateur). On veut tuer. Délibérément. Rien d’autre. Même avec les dénommées balles «caoutchoutées» on vise les yeux, le thorax, le front… pour qu’elles aient un effet mortel! C’est comme, il y a cent ans, les Blancs avec les Indiens. Comme les colonisateurs européens avec les indigènes d’Afrique et d’Asie. Seul un Palestinien mort est un bon Palestinien. Ou non? Et la haine engendre la haine, car l’horrible lynchage de deus soldats israéliens est tout aussi impardonnable. Mais s’ajoute maintenant que l’amalgame se fait entre les juifs de la diaspora et les Israéliens, que des synagogues son profanées, qu’il y a des Juifs qui sont agressés. Est-ce la seule faute aux autres? Qui donc est allé demander à Chirac de rester «en-dehors» du conflit et de garder une position «neutre»? N’étaient-ce pas de hauts représentants religieux de la communauté juive de France? N’y a-t-il pas eu là un dangereux amalgame qui s’est fait? Question complémentaire: A-t-on seulement le droit de protester et de s’ingérer quand Israël se trouve attaqué? Right or wrong, my Israel ? Et qu’on ne me fasse pas le reproche fait à Chirac: de me fier aux images de la télévision! Les images sont là et les faits sont là. Les blessés saignent, et c’est du sang, du vrai, ce n’est pas du ketchup. Les morts sont morts, et les corps humains, cela s’enterre, cela ne s’évapore pas dans les airs, c’est du concret. Il y en a déjà cent-dix. Il y a déjà plus de trois mille blessés du côté palestinien. Cela fait la population d’Echternach… Non, la scène transmise par France 2, le 1 er octobre, d’un petit garçon accroupi se cachant derrière son père accroupi qui lève la main pour appeler de l’aide, pour supplier qu’on cesse de tirer, cette scène insoutenable qui se prolonge sur l’enfant allongé, abattu de sang froid, et son père assis, inconscient, n’est pas une image virtuelle sortie d’un jeu d’horreur d’ordinateur. Qu’Israël et ceux qui soutiennent la cause de l’Etat hébreu le veuillent ou non: L’image du jeune Mohammed al-Durra hurlant de terreur s’est ajoutée à la triste collection universelle de photos disant l’indicible, et même s’il est insupportable de devoir faire l’association entre cette image terrible et celle du petit garçon juif levant les bras devant les fusils des soldats allemands qui ont rasé le ghetto de Varsovie, celle-ci s’impose d’autant plus brutalement que le jeune Palestinien a eu aussi peu de chances de sauver sa vie devant les soldats israéliens que n’en a eu l’enfant juif inconnu devant les exterminateurs nazis. Guy Wagner |
© Guy Wagner, kulturissimo (Tageblatt) - 18.10.2000 Retour articles de presse... |
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