PREMIERE PAGE | LIVRES I | LIVRES II | LIVRES III | ESSAIS | MOZART (F) | (D) | THEODORAKIS (D) | (F) | PRESSE - APERCU

Côté vie - côté mort

Eugène Ionesco s'est éteint


«A cheval sur une tombe...» (Beckett)

Eugène Ionesco, vient de décéder à Paris, sa ville-refuge.

Né en Roumanie, à Slatima, le 26 novembre 1912 (le 13, selon le calendrier orthodoxe), d'un père avocat et d'une mère d'origine française, le petit Eugène découvre très tôt sa seconde patrie. Son père, après de nombreux déménagements à Paris, repart seul en Roumanie en 1916. Eugène, sa mère et sa jeune soeur restent seuls en France, en pleine guerre. La mère travaille à l'usine, Eugène découvre le monde grave des adultes, réalise à cinq ans l'inéluctabilité de la mort. Suit une période heureuse à La Chapelle-Anthenaise, où il était «le centre du monde: hélas, une force centrifuge m'a poussé dans la ronde, dans le temps.»

En 1925, un tribunal le confie à la garde de son père. Il doit rentrer en Roumanie. Il sera écartelé entre un père qu'il n'aura jamais compris et une mère qui représente toute son enfance pour lui. Il vit de peu, donne des leçons qui ne lui permettent pas de vivre, tout en préparant une licence de français à l'Université de Bucarest. En 1934, il gagne de la notorité dans une »patrie« qu'il exècre, en s'attaquant à des auteurs consacrés, - cela à une époque où cette patrie était déjà dominée par l'idéologie fasciste des »Gardes de Fer« et où Eugène subissait la pression de ses professeurs et camarades afin qu'il se ralliât lui aussi à l'extrème-droite. S'y refusant, il se repliait sur lui-même et s'isolait: «Rhinocéros» allait devenir le reflet théâtral de cette situation vitale.

En 1936, Eugène Ionesco épouse Rodica Burileano. En 1938, il obtient une bourse d'études en France. Naviguant entre les «prisons» et les horreurs, les Ionesco survivront à la guerre. Leur fille Marie-France (!) naîtra à la libération de Paris, le 26 août 1944.

En 1948, - c'est du moins la légende qui s'est tissée sur les origines de sa première pièce de théâtre, - Eugène Ionesco décide d'apprendre l'anglais par la méthode «Assimil». Dans ce manuel il découvre des vérités étonnantes: que la semaine a sept jours, que le plafond est en haut, le plancher en bas. Il y fait aussi la connaissance des époux Smith et des époux Martin. Les deux couples se retrouveront dans la «Cantatrice chauve» (1948), première pièce d'un auteur qui allait bouleverser le théâtre, pièce qui, six ans après sa création en 1950, allait connaître sa consécration au Théâtre de la Huchette où elle est jouée depuis lors sans interruption: avec «The Mousetrap» d'Agatha Christie, un record inégalé.

«C'est surtout à la mort que je demande: pourquoi? avec effroi.» (Ionesco)

Depuis cette période, la vie et le théâtre de Ionesco vont presque se confondre: Quelques titres qui à leur origine, étaient autant d'affrontements, voire d'agressions d'un public et d'une critique encore figés dans la conception «bourgeoise» du théâtre, sont, entre-temps, devenus autant de classiques: «La Leçon» (1951), «Les Chaises» (1952), «Victimes du devoir» (1953), «Amédée ou comment s'en débarrasser» (1954), «Le nouveau locataire» (1957)... Dans ces oeuvres, Ionesco, par la dérision, détruit tant le langage élevé, le discours théâtral, la logique de l'action, la psychologie des personnages, et, plus généralement, une conception du théâtre solidement ancrée à cette époque dans les habitudes. Ce théâtre est, par lui-même et en lui-même, une mise à mort du conformisme des «petits-bourgeois» gris comme leur vie, des «bourgeois-salauds» (Sartre) dominant la vie économique, sociale et surtout culturelle.

Les mots ne disent plus rien, les éternels couples «ionesciens» pleins d'aigreurs et de peurs, ne signifient plus rien, les objets se multiplient, prolifèrent ou croissent à l'infini, toujours avec le but d'envahir le monde, le petit monde scénique d'Ionesco . Cela est particulièrement vrai pour le cadavre dans «Amédée... » qui finit par c(h)asser le couple sempiternel. Pour Amédée, il ne reste que la prise en charge du cadavre et la fuite devant les forces de l'ordre dans laquelle, finalement, le cadavre se déploie comme une voile et permet à Amédée de l'envoler vers des «océans de lumière palpable».

«Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu'au bout ! Je ne capitule pas !» (Bérenger dans «Rhincéros»)

«Tueur sans gages» (1959), après des saynètes, des pastiches, des impromptus, des «à-la-manière-de» marque un tournant. Il y naît un personnage qui deviendra le personnage essentiel chez l'auteur: Bérenger, innocemment naïf, vulnérable, mais refusant de se plier à l'ordre établi, l'ordre du monde tel qu'il est ou tel que Ionesco le voit. Bérenger «n'est qu'un homme, un simple homme et même un homme simple, au milieu de sous-hommes; or, l'homme est un être qui se pense et, avec ette pensée de soi, il a le privilège de savoir qu'il meurt. Pascal se glisse dans le trou du souffleur...»

Ce qui fait que Bérenger se retrouve à la fin de la pièce face au tueur qui rôde dans une cité «radieuse» et que tout le monde a accepté la présence invisible, mais perpétuelle. Ce qui l'amène à affronter la Mort incarnée.

Ce qui conduit le Bérenger de «Rhinocéros» (1960) à rester le seul qui résiste face à la «rhinocérite», l'emprise de tout totalitarisme quel qu'il soit, mais plus particulièrement, la «massification» de la société contemporaine, le processus de nazification, tel que Ionesco l'avait vécu en Roumanie, et à clamer sa volonté de résister: «Rhincéros» est une pièce indispensable pour ces temps-ci.

Suit une seconde crise dans la démarche théâtrale de Ionesco. La cause en est précisément le triomphe de «Rhinocéros». Ionesco se voit chargé du fardeau d'une responsabilité morale qu'il portera angoissé, voire terrorisé. Il se replie sur lui-même et compose des sketches, des pièces courtes, toutes tributaires d'une seule idée, d'un seul procédé, avant qu'il ne retourne à un nouveau classicisme lui permettant d'articuler de façon nouvelle les grandes interrogations qui le hantent depuis son enfance. Pièce admirable, merveilleusement équilibrée entre la dérision et le tragique, «Le roi se meurt» (1962) est le «Jedermann» de notre temps et pour notre temps. «La soif et la faim» (1965) montre le protagoniste, -encore un prénommé Jean! - à la quête d'autre chose que l'enfermement conjugal, et devient une parabole touchante de l'amour.

La consécration pour Ionesco: Le Prix de Monaco (1969), la réception acceptée à l'Académie Française (1971, et c'est peut-être l'acte de dérision le plus profond de Ionesco!...), le font se détourner encore une fois du théâtre. Il s'adonne au dessin et à la lithographie. Son silence théâtral renouvelé devient une autre occasion pour une introspection lucide et triste.

« Nous vivons un cauchemar épouvantable...» (Ionesco)

Les merveilleux «Journal en miettes» et «Présent passé Passé présent» (1967-1969) ont permis à Ionesco de révéler les racines profondes de son mal de vivre, d'une tristesse qui a ses origines ancrées très prodondément dans l'enfance. C'est encore la hantise de la mort qui détermine «Jeu de massacre» (1970), écho à la »Peste« de Camus,et «Macbett» (1972), un hommage maîtrisé à Shakespeare. «Ce formidable bordel» (1973) sera l'image-même de la condition humaine, et «L'Homme aux valises» (1975), le reflet de l'obsession du souvenir, et c'est toujours un regard à la fois étonné et terrorisé devant le monde, devant le fait de vivre et l'évidence de devoir mourir, qui en constitue l'élément moteur, mais c'est aussi l'engagement à travers l'étonnement, le refus après le désarroi devant le monde et la solitude finalement acceptée qui déterminent le «geste» théâtral d'Ionesco et son univers, où le temps est en miettes, où s'opposent fascination et hantise.

Ainsi, l'expérience vécue a pu devenir création et le créateur est devenu témoin. Il fut un témoin particulièrement bouleversé au moment où un des «rhinocéros» de notre temps, Nicolae Ceausescu, a été abattu en Roumanie, et ce fut le moment-même, où son frère d'armes, Samuel Beckett, s'est éteint.

Eugène Ionesco l'a rejoint maintenant dans l'inéluctable acceptation de notre condition physique.


© Guy Wagner, Tageblatt - 30.3.1994

Retour articles de presse...
PREMIERE PAGE | LIVRES I | LIVRES II | LIVRES III | ESSAIS | MOZART (F) | (D) | THEODORAKIS (D) | (F) | PRESSE - APERCU