Editorial Des paroles aux actes, le pas est lent à faire et notre impatience granditII. L’OGB-L lui a accordé un délai de deux cents jours dans certains domaines sensibles, en particulier celui de l’éducation, avant de prendre position et de montrer les dents. Dans celui, non moins sensible de la culture, on est en droit d’accorder des délais moindres, étant donné que c’est la même ministre qui gère ce portefeuille depuis 1995. Force est de constater que, – disons-le ainsi –, rien ne bouge et qu’on doit aller sur des on-dit pour apprendre certaines intentions gouvernementales. Ainsi, la salle de concerts serait prête pour 2005 : cinq autres années à attendre, mais du moins ainsi, on aura des « lieux culturels » à présenter, deux ans plus tard, quand Luxembourg sera de nouveau « ville européenne de la culture »… Comme si une fois n’avait pas suffi pour apprendre qu’il faut aussi des prolongements à une pareille manifestation ! Quel a été, en fait, le vrai enseignement de l’expérience ’95 ? « On » a compris qu’il y a des besoins culturels, une volonté de participation et d’action, mais en hauts lieux, « on » n’a pas été prêt(s) à initier, promouvoir et soutenir des activités et actions culturelles qui auraient porté à conséquence. La culture comme fête, comme divertissement, d’accord, mais surtout pas la culture comme facteur déterminant d’une réflexion, d’une action sur la société et dans la société. Que tout bouge, mais sur place ! En attendant donc que quelque chose se fasse, prolongeons l’étude de ce document combien révélateur qui s’appelle accord gouvernemental. Nous en sommes à la décentralisation. « Le gouvernement élaborera un concept d'ensemble pour la mise en valeur des hauts fourneaux à Esch/Belval. Tenant compte du projet déjà voté d'un espace musique jeunes à l'intérieur de la halle des soufflantes, il élaborera un projet pour y installer également un centre de documentation de l'histoire sidérurgique du pays et examinera la création de salles de répétition pour jeunes musiciens. » Très bien ! Faites ! Il faut effectivement un lieu de témoignage de ce qu’ont été les derniers cent ans. Mais faites vite, car vous risquez de ne plus avoir de témoins de ces temps héroïques et terribles où grâce à la sidérurgie, le capitalisme a apporté la prospérité au pays, mais où la richesse s’est créée sur la santé des ouvriers. De ces heures noires, où les ouvriers ont revendiqué le droits d’être des hommes et d’être traités comme tels et non comme des bêtes humaines et où ils ont été chargés par la gendarmerie. De ces heures fortes, où le syndicalisme a bouleversé les données, en misant sur la solidarité pour sortir de la jungle humaine, sur l’union qui a effectivement fait la force. L’espace des hauts fourneaux comme centre de documentation de l'histoire sidérurgique du pays est d’autant mieux choisi qu’il est prioritairement fréquenté par les jeunes, puisqu’un « espace musique jeunes » y sera également aménagé. En fait, ce centre de documentation est d’autant plus indispensable que ce sont précisément les jeunes qui doivent comprendre que les combats de leurs grands-parents et arrière-grands-parents sont toujours d’actualité, car ils constatent que la mondialisation, le flux effréné des capitaux et l’avidité des actionnaires anonymes détruisent d’un trait de plume des dizaines de milliers d’emplois – voir : Michelin, Renault, Nissan… – et qu’il reste une obligation essentielle de soutenir les syndicats et les associations corporatives. Seul, on ne peut plus rien. Encore moins que jamais. Quant à la future exploitation de cet espace pour les jeunes, il faut qu’elle soit conçue et élaborée en commun avec ceux qui travaillent déjà sur le terrain à Esch, et je pense en particulier aux responsables de la « Kulturfabrik » qui, en très peu de temps, ont réussi à prouver que « leur » lieu alternatif est devenu indispensable dans notre vie culturelle, tant pour la polyvalence de ses infrastructures que pour la conception « in progress » de l’authentique projet culturel qui s’y développe et s’y épanouit. Même les plus rébarbatifs à l’idée de tels lieux fonctionnant en grande partie par une dynamique auto-engendrée, ont dû entre-temps constater que le « Schluechthaus » se prête à merveille à une culture en marche et à une création en effeervescence. Puisque la ville d’Esch sera dotée de ce nouveau centre s’orientant plus particulièrement vers les jeunes, il faudra se concerter avec tous ceux qui travaillent déjà sur le terrain, afin de déterminer de façon aussi précise que possible la vocation et la spécificité des différents centres culturels, et les responsables des institutions « officielles » d’Esch, à savoir le théâtre et le conservatoire, ne doivent nullement être exclus de cette indispensable concertation. De tels lieux devraient, bien sûr, exister en de nombreux endroits du pays, surtout qu’un grand nombre de localités ont un soi-disant « centre culturel » ou « centre sportif et culturel ». La question demeure cependant ce qu’on y fait à longueur d’année. C’est ce que les responsables gouvernementaux ont dû se demander aussi, sinon ils n’auraient pas stipulé ce qui suit : « Dans le cadre de sa politique culturelle décentralisée, le gouvernement continuera d’apporter une aide logistique et financière aux centres culturels régionaux et autres maisons culturelles, à la fois pour leur construction et leur fonctionnement, ainsi qu’aux communes. » Hélas ! C’est vague ! Il y a eu un bon point cependant au cours de la dernière législation: la création de postes d’animateurs régionaux. Cette excellente initiative a porté de très beaux fruits, et on peut maintenant attendre autant de l’animatrice de la région Est que des deux animateurs qui travaillent avec compétence et efficacité, dévouement et savoir-faire dans le Nord et le Sud du pays. Seulement, comme ils ne sont actuellement que trois, ils se tuent à la tâche. Il faudrait, en fait, multiplier leur nombre par deux, trois, quatre pour que la dynamique inhérente à la culture, active et passive, puisse se développer pleinement. Mais que veut dire l’ajout mal tourné : « ainsi qu’aux communes » ? S’agirait-il de soutenir les communes qui développent beaucoup d’activités et qui dotent d’une certaine vitalité sinon d’une vitalité certaine leurs centres culturels ? Très bien ! Encore faudrait-il savoir selon quelle clé cette répartition des subventions va se faire. Encore faudrait-il d’abord affirmer et confirmer que pareille politique de soutien ne se fera pas au coup par coup ou selon la couleur politique de la commune, mais d’après un modèle élaboré ensemble avec les localités et régions concernées. Cela revient encore une fois à demander l’« ouverture » d’un ministère dont les responsables, depuis le regretté Robert Krieps, se sont de plus en plus barricadés à l’intérieur de leurs murs et pratiquent précisément cette politique du coup par coup qui est le contraire même de ce que doit être une politique culturelle. La culture, en effet, se définit par l’ouverture, la largesse d’esprit, la communication, l’échange et le partage. La politique culturelle a ses racines, voire sa raison d’être, dans une vision globale à communiquer, à discuter, à partager avec tous ceux qui se sentent et se savent concernés. Seule une telle vision peut nous sortir d’un laisser-aller et d’un laisser-faire qui ont actuellement pris les dimensions d’une profonde résignation et d’un repli sur soi aussi fatal que fatidique pour l’avenir de la culture dans le pays, car il ne faut pas l’oublier : Les acteurs culturels savent pertinemment que la dynamique de leurs actions ne peut croître et se développer, s’ils ont des interlocuteurs qui les écoutent, les comprennent, discutent avec eux et les soutiennent. Car, faut-il le répéter, la culture a aussi un prix ; le travail culturel a un coût ; les artistes, les créateurs ont droit à une existence digne de ce qu’ils réalisent. Une société qui respecte ses créateurs n’en fait pas des mendiants, comme c’est (encore trop souvent) le cas chez nous. Guy Wagner
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© Guy Wagner, kulturissimo (Tageblatt) - 20.10.1999 Retour articles de presse... |
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