|
(Henry)
Graham Greene
est né le 2 octobre 1904 à Berkhamsted, Hertfordshire
(Grande-Bretagne), comme fils d’un maître d’école.
Il est un parent de R.L. Stevenson et de Herman Melville.
Il trouve insupportable la vie qu’il mène dans la
„public school“ de son père et il s’attache
à sa soeur bien-aimée, Elisabeth Dennys, dédicataire
de „The Human Factor“ (1978), qui lui sera
une aide préciseuse pendant les vingt dernières
années de sa vie. |
Frontières
entre des mondes, mondes de frontières
Pendant les
années d’enfance et d’adolescence, Greene se rend
compte que dans son milieu familial, il vit ce qui va devenir un des
leitmotive de son oeuvre: la frontière entre deux mondes. „Comment
la vie sur une frontière serait autrement qu’agitée?
On se sent tiré à hue et à dia par des liens
d’amour et des liens de haine...“ (Routes sans Lois).
Il reçoit son éducation supérieure à l’Université
d’Oxford, et pendant cette période il s’adonne
à toutes les excentricités. Il s’essaie même
à la „roulette russe“ et rallie pendant un certain
temps le Parti Communiste.
En 1925, les éditions Blackwell publient son premier livre,
un recueil de poèmes: „Babbling April“,
un livre aujourd’hui introuvable. Entre 1926 et 1929, Graham
travaille pour le „Nottingham Journal“ et le „London
Times“, dont il devient rédacteur en chef adjoint. Plus
tard, il sera „free-lance“. En 1926, il fait la connaissance
de Vivien Dayrell-Browning et se convertit au catholicisme. Greene,
écrivain catholique? Il a eu ce double cliché en horreur.
Il est écrivain d’une part, catholique de l’autre.
Greene épouse Vivien Dayrell-Browning un an plus tard, mais
il aura une vie sentimentale très mouvementée. En 1935,
il devient critique de films pour le „Spectator“, et en
1940 il est nommé éditeur littéraire. Entre 1935
et 1940, il fait d’importants voyages. Il part en Afrique, au
coeur du Libéria. Ce voyage, il le décrit dans „Journey
Without Maps“ (Voyage sans cartes, 1936). C’est ensuite
le Mexique sortant d’une longue révolution qui sera le
cadre d’un autre récit de voyage: „Lawless
Roads“ (Routes sans lois, 1939), mais surtout du roman
sur un prêtre alcoolique qui fera universellement connaître
Graham Greene: „The Power and the Glory“ (1940).
De 1942 à 1943, il est au service du „Foreign Office“
dans des mondes clandestins, entre toutes les frontières. Il
va en Afrique Occidentale, à Lagos et à Freetown. Ce
séjour lui permet de recueillir les observations donnant le
cadre pour „The Heart of the Matter“ (Le Fond
du Problème, 1948). A cette période, il écrit
de façon si intense qu’il oublie même un livre
qu’il rédige alors. Redécouvert en 1984, „The
Tenth Man“ sera publié un an plus tard.
Après la Seconde Guerre Mondiale, Greene continue de travailler
partiellement pour le MI6. Socialiste par engagement, antiaméricain
par conviction, il va en mission pour le Service Secret dans les pays
du tiers monde pour „prendre la température de régimes
nouveaux“, mais si pour lui le MI6 est „la meilleure
agence de voyages du monde“, c’est qu’il lui
permet d’être ainsi à la recherche de cadres nouveaux
pour ses livres.
Furieux contre la loi sur les impôts en Grande-Bretagne, Greene
se fixe en 1966 à Antibes, mais continue d’entreprendre
des escales dans le monde entier et de rencontrer des personnalités
dont il brossera des tableaux saisissants.
Il meurt à Vevey, en Suisse, le 3 avril 1991, à l’âge
de 87 ans, laissant une correspondance remarquable et une bibliothèque
de trois mille volumes avec d’abondantes annotations personnelles
qui sont „une fenêtre sur l’esprit et l’imaginaire
d’un auteur majeur du vingtième siècle, souvent
au moment même de l’inspiration“ (Robert McCrum).
Greeneland, son univers
Le premier
roman de Greene sera „The Man Within“ (L’Homme
et lui-même, 1929). Suivent „The Name of Action“
(1930) et „Rumour at Nightfall“ (1931) qu’il
reniera.
Dès ces débuts, Graham Greene révèle dans
ses romans ses préoccupations morales, son pessimisme et sa
profonde connaissance de l’ironique ambivalence de la vie: „Seedy“
(moche) est un de ses termes préférés. Dans
„Stamboul Train“ (Orient Express, 1932), il emploie
pour la première fois une technique proche du journalisme.
Il y réalisera des descriptions brèves, mais minutieusement
précises. Il y utilise également un procédé
cher au cinéma: le découpage des scènes. Il affinera
cette technique dans „England Made Me“ (Mère
Angleterre, 1935); elle deviendra un signe distinctif de ses écrits
à suspense comme „The Confidential Agent“ (L’Agent
secret, 1939) et „The Ministry of Fear“ (Le Ministère
de la Peur, 1943), oeuvres que Greene qualifiera plus tard d’„entertainments“.
L’auteur se fabrique un monde littéraire distinctif,
en employant un style très visuel, en utilisant les conventions
du „thriller“ moderne, en réalisant de fines compositions
de personnages et en peignant des caractères inoubliables,
comme Pinkie et Rose dans „Brighton Rock“: lui,
„l’incarnation sordide de l’Archange déchu“
(Madaule), elle, „le plus inexpérimenté de
tous les jupons de Brighton“ (Greene), la personnification
de l’amour innocemment désespéré. Tout
alors, chez Greene, concourt à rendre le mal, la culpabilité
ou la futilité de la condition humaine tangibles, palpables.
Les villes tropicales noyées dans la crasse et la torpeur ou
la grisaille de Londres, la faillite de l’homme entre deux âges,
le cheminement inéluctable de l’être humain vers
son „destin“ déterminent un paysage physique et
spirituel reconnaissable entre tous: „Greeneland“.
Dès „A Gun for Sale“ (Tueur à gages,
1936), Greene impose comme thème central le conflit entre le
Bien et le Mal, le combat spirituel dans un monde en perdition. Ce
livre est le précurseur de ceux que l’auteur spécifiera
comme ses „novels” (romans) et qui vont au fond des problèmes
qui préoccupent leur auteur et de son engagement dans son époque,
à savoir, les interrogations morales, les questions sociales,
spirituelles, religieuses: Ce seront „Brighton Rock“
(Rocher de Brighton, 1938); „The Power and the Glory“
(La Puissance et la Gloire, 1940), „The Heart of the Matter“
et „The End of the Affair “ (La Fin d’une
liaison, 1951) qui constitue aussi la fin de son cycle „catholique“.
Cette position se trouve confirmée dans les pièces de
théâtre: „The Living Room“ (1953)
et „The Potting Shed“ (1957), mais plus tard,
Greene la récusera avec „A Burnt-Out Case“
(La Saison des Pluies, 1961) qui joue dans une léproserie à
Yonda (Congo).
Greene qualifie ce roman comme „une tentative pour donner
une expression dramatique à des formes variées de croyance,
de demi-croyance et d’incroyance“ (Lettre introductive
au docteur Michel Lechat).
Auparavant „The Quiet American“ (Un Américain
bien tranquille, 1955), qui repose sur l’expérience de
l’écrivain comme journaliste en Indochine française,
a constitué son règlement de comptes politique avec
les Etats-Unis, et les thèmes politiques prennent désormais
le pas sur les thèmes religieux.
De
nouvelles interrogations et introspections
Dans une série
de romans qui se déroulent en Amérique Latine et qui
comprennent „The Comedians“ (Les Comédiens,
1966), décrivant l’Haïti de „Papa Doc“
et des „Tontons Macoutes“ assassins, „The Honorary
Consul“ (Le Consul honoraire, 1973), ayant pour cadre la
guérilla en Amérique du Sud, et „The Captain
and the Enemy“ (Le Capitaine et l’Ennemi, 1988) jouant
au Panama, Greene met l’accent sur la prééminence
des droits et des revendications personnels sur ceux d’un gouvernement
ou de la morale établie.
Dans „Monsignor Quixote“ (1982) la confrontation
entre le marxisme et le catholicisme tourne nettement à l’avantage
du premier. Greene se révèle dans ce roman une nouvelle
fois comme un auteur d’un humour merveilleusement britannique,
d’un humour dont on avait déjà pu se rendre compte
dans „Loser takes All“ (Qui perd, gagne, 1955),
„Our Man in Havana“ (Notre agent à la
Havane, 1958), un roman d’espionnage totalement farfelu, mais
présageant la crise cubaine de 1963, „Travels with
My Aunt“ (Voyages avec ma tante, 1969), ou encore „May
We Borrow Your Husband?“ (Pouvez-vous nous prêter
votre mari? 1967), ses „comédies de l’érotisme“
(sous-titre), et „Lord Rochester’s Monkey“ (1974),
la biographie du Second Earl of Rochester, un des plus notables tire-braise
de la Restauration.
Tous les éléments qui ont contribué à
la force et au prestige de l’oeuvre littéraire de Greene
sont pour ainsi dire synthétisés dans „The
Human Factor“ (Le Facteur humain, 1978). On y retrouve
le monde des services secrets, un univers d’hommes esseulés
et privés de communication. Les descriptions de Greene ont
toujours leur force et leur détachement, sa façon de
dresser le portrait de personnages reste toujours aussi objective
et aussi précise, mais elle fait transparaître une affection
profonde pour les plus exposés et les plus démunis,
et si le mal demeure omniprésent, une dimension de doute moral
intensifie encore l’atmosphère oppressante et tendue.
Greene, grand amateur de cinéma, a écrit un certain
nombre de scénarios, dont les plus célèbres sont
ceux de: „The Fallen Idol“ (Première Désillusion,
1948), et surtout de „The Third Man“ (Le Troisième
Homme, 1949), tous deux tournés par Carol Reed. Ses critiques
de films ont été réunies dans „The
Pleasure Dome“ (1972).
„A Sort of Life“ (1971) et sa suite „Ways
of Escape“ (1980) rassemblés dans „Fragments
of an Autobiography“, constituent avec „Reflections“
(1990) et le posthume „A World of My Own - A Dream Diary“
(1992), mais aussi avec „Lost Childhood and Other Essays“
(1952), „Collected Essays“ (1969) ou encore „Getting
to Know The General“ (A la recherche du Général,
1984) et les Entretiens avec Marie-Françoise Allain publiés
sous le titre „The Other Man“ (L’autre
et son double, 1981), les documents d’un „voyages
d’introspection“ à l’intérieur
de Graham Greene. Ils permettent de mieux comprendre un des auteurs
les plus complexes et, finalement, les plus insaisissables de notre
époque.
Rem.: L’impressionnante oeuvre de Norman Sherry:
„The Life of Graham Greene“: Vol. One, 1904-1939 (1989)
et Vol. Two, 1939-1955 (1994), ed., The Cape, constitue la grande
biographie de référence indispensable pour tous ceux
qui aiment cet auteur comptant parmi les plus importants de notre
époque. Le volume III est censé paraître pour
le centenaire de la naissance de Greene.
.