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Un long purgatoire

Réflexions à l’occasion du 125e anniversaire de la naissance d’André Gide

Pendant sa vie, André Gide a été consideré comme un révolutionnaire, soutenant la liberté individuelle contre la morale conventionnelle.

Il eut une influence telle qu’André Malraux put parler de lui comme du „contemporain capital“, mais après sa mort, le 19 février 1951, il est entré dans le purgatoire de la littérature, dont, en fait, il n’est toujours pas vraiment sorti.

Pourtant, à une époque où précisément le repli sur soi-même est un retour à une frilosité et un conservatisme effrayants, André Gide pourrait redevenir un maître à penser comme il le fut si longtemps.

André Gide est né à Paris, le 22 novembre 1869, il y a donc 125 ans, comme fils d’un professeur de droit à la Sorbonne qui meurt quand son fils a 11 ans.

Celui-ci est alors élevé par une mère sur-protectrice dans un protestantisme rigide et austère et dans un monde de femmes: A côté de sa mère il y eut l’amie anglaise de celle-ci, sa grand-mère cévenole, ses cousines normandes. D’une d’elles, Madeleine Rondeaux, âgée alors de 15 ans, il tombe amoureux quand il en a 13, dans un élan presque mystique, auquel elle répond par un „cornélianisme gratuit“. En 1895, peu après la mort de la mère d’André, ils s’épousent dans un mariage blanc et restent liés, malgré des séparations occasionnelles, jusqu’à la mort de Madeleine en 1938.

L’„immoraliste“

Après la fin de ses études à l’Ecole Alsacienne et au Lycée Henri IV en 1889, Gide décide de se consacrer à l’écriture, à la musique et aux voyages. Dans son premier livre, „Les cahiers d'André Walter“ (1891), il décrit l’idéalisme religieux et romantique d’un jeune homme malheureux. Il cherche ainsi à échapper par l’écriture à la rigueur de l’entourage familial, et ses écrits du début des années 1890 sont influencés par le symbolisme. Au cours d’un voyage en Afrique du Nord, qui dure de 1893 à 1895, il découvre son homosexualité, et à son retour, il entre en rébellion ouverte contre sa famille et une société qui ferme les yeux sur ce qu’elle ne veut pas voir. Gide devient le champion d’une sincérité absolue et le défenseur du droit de chacun à choisir la vie qu’il souhaite et à changer d’opinion et de convictions.

Le fruit de sa bataille acharnée contre la conformité et de son expérience du „nouvel être“ qu’il est devenu, sont des oeuvres contradictoires, les unes ouvertes sur un hédonisme sans frein ni limites, les autres retournant sur le puritanisme, dont son en-fance et sa jeunesse ont été imprégnés. Gide, convaincu que toutes les valeurs sont relatives et que la vérité est toujours à double tranchant, établit comme principe pour son écriture que chacun de ses livres peut contredire le précédent.

Des pièces en prose et les premiers romans se succèdent. „Les Nourritures terrestres“ (1897) sont imprégnées d’un paganisme nietzschéen évoqué dans une langue aussi musicale que plastique. Dans „L’Immoraliste“ (1902), le monde enivré des couleurs et des parfums et le corps humain qui se retrouve peu à peu, sont célébrés, alors que dans „La Porte étroite“ (1909), l’auteur peint la folie de nier l’appel de la chair, cette négation conduisant à l’excès contraire à celui qu’il a peint dans l’„Immoraliste“: une aspiration à la „gloire célestielle“. Les deux romans deviennent ainsi des études de concepts éthiques individuels en conflit avec la morale conventionnelle.

En 1914 paraissent les „Caves du Vatican“ que Gide appelle „sotie“ et où il ridiculise la possibilité d’une totale indépendence personelle. Son héros Lafcadio, croit fermement à l’„acte gratuit“: l’acte qui n’a pas de cause et est fait par pur plaisir, l’acte qui rend l’homme capable de risquer sa vie pour sauver quelqu’un d’un bâtiment en feu, mais aussi de pousser un étranger d’un train roulant à toute vitesse. Cet acte est la quintessence de la „disponibilité gidienne“. Gide consomme ainsi la rupture avec les catholiques: Ghéon, Jammes, Claudel, avec lesquels il avait travaillé à la revue „L’Ermitage“ et qui avaient espéré le convertir après „La Porte étroite“.
Gide l’engagé, avait pris en 1908 la tête de la légendaire „Nouvelle Revue Française“. Il publiera des oeuvres de Proust, Claudel, Valéry, Giraudoux. Pendant la Première Guerre Mondiale, il se dévoue au service des réfugiés.

„Malfaiteur“ ou „inquiéteur“?

Dans l’immédiat après-guerre, il devient la figure de proue de tous ceux qui ont été désabusés par les grandes paroles patriotiques, car depuis toujours, l’auteur de „La Symphonie Pastorale“ (1919) a mis en avant la „démobilisation de l’intelligence“. Lafcadio et le pasteur protestant de ce dernier roman sont encore présents à son esprit quand il écrit „Les Faux-Monnayeurs“ (1925), peut-être son plus grand roman, en tout cas, la synthèse de ses vues sur la vie et sur l’art. Il y examine la signification littérale et figurative du faux-monnayage, de la contrefaçon, dans une oeuvre complexe, mais fascinante. Auparavant, il avait publié „Si le Grain ne meurt“ (1920), ses „Confessions“ à lui, sans fard, et „Corydon“ (1924), une apologie de l’„amour grec“, l’homosexualité. A la suite de ces deux publications, un pamphlet anonyme le traite de „malfaiteur“.

Gide demeure à la fois homme d’action et penseur. Il dénonce les méfaits politiques et sociaux où qu’il les découvre, dans le colonialisme et dans le capitalisme, mais il est toujours prêt à changer sa position quand il se sent trompé ou quand il réalise qu’on a abusé de lui. Les livres et le film avec Marc Allégret qu’il publie après son voyage en Afrique noire en 1925-26 comme envoyé spécial du ministère des colonies: „Voyage au Congo“ et „Le Retour du Tchad“, sont des réquisitoires tellement terribles qu’ils suscitent une commission d’enquête, alors que sa critique radicale du stalinisme à son „Retour de l’U.R.S.S.“, lui vaut la haine de tous ceux qui avaient espéré voir en lui un fervent défenseur de la révolution russe, puisqu’il avait adhéré au Parti Communiste et ouvertement proclamé sa sympathie pour un Etat sans religion et sans classes sociales, mais, décidément, un homme aussi épris de liberté que lui n’a rien su trouver à Staline et à son système de terreur.

Le penseur prend finalement le dessus. Gide publie à la veille de la Seconde Guerre Mondiale son „Journal 1890-1939“ dans lequel il constate que c’est une „belle fonction à assurer, celle d’inquiéteur“. Néanmoins il réalise que le public se détourne de lui et s’oriente vers l’engagement en littérature. André Malraux („La Condition humaine“, „Les Conquérants“, „L’Espoir“) prend le dessus sur André Gide. Celui-ci se mure dans un silence hautain quand les Allemands entrent dans Paris; il s’exile ensuite en Tunisie (1942) où il médite sur „Thésée“ qu’il publie à son retour, de même qu’une traduction de „Hamlet“ et une adaptation scénique du „Procès“ de Kafka.

A la fin de sa vie, il est comblé d’honneurs pour la première fois. Il est „doctor honoris causa“ de l’Université d’Oxford et il remporte le Prix Nobel de littérature en 1947 pour son "étude de l’esprit et de l’âme humaines et sa contribution majeure à l’humanisme".

André Gide meurt à Paris, étant resté jusqu’à la fin de ses jours le rebelle qui croyait au courage, à l’honnêteté et à la liberté individuelle, mais aussi à la responsibilité morale d’un chacun.


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© Guy Wagner, Tageblatt - 22.11.1994

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