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Editorial

Le scandale n’est pas là où on le dit


On n’a pas fini de discuter sur les deux «Gëlle Fraen», l’original et sa réplique finalement éphémère dans le paysage de la capitale, car on sait qu’elle sera là, face au Casino – Forum d’Art contemporain jusqu’au 3 juin. Souhaitons seulement qu’elle nous soit préservée d’une manière ou d’une autre, car entre-temps elle est devenue, elle aussi, symbole.

Symbole de notre incapacité de mener un débat de raison et de réflexion.

D’ici-là, d’autres attaques contre «Lady Rosa of Luxembourg» auront été lancées, d’autres menaces proférées contre l’artiste et les organisateurs de l’exposition et les autorités de compétence. Cependant, la défense de l’artiste et de son œuvre est, elle aussi, en train de s’organiser et une pétition a été lancée qui contrebalance le «Kulturkampf» dans lequel nous nous trouvons engagés.

«kulturissimo» contribue au débat par la réflexion, l’interrogation, la mise au point, mais aussi la polémique, cette dernière ayant trouvé ses origines dans l’éditorial d’un homme que sa vocation aurait déjà dû empêcher d’atteindre les bas-fonds de l’ignominie journalistique. Qu’une volée de bois vert lui arrive maintenant en pleine figure, n’est que justice.

 
Deux "Gëlle Fraen"

 

 

Clarice again and again


Sanja Ivekovic, une artiste croate particulièrement sensible à la condition des femmes, dont les parents sont passés par l’enfer concentrationnaire et qui a vu les guerres fratricides des années ’90 en ex-Yougoslavie, a voulu dresser son monument d’hommage à la «Femme», en s’inspirant de notre fameuse «Gëlle Fra». Seulement, sa «Gëlle Fra» à elle est enceinte.

Première réflexion qui s’impose: L’artiste évoque-t-elle une «maternité» souhaitée ou subie? On sait, en effet, que le viol des femmes et des jeunes filles a été systématiquement utilisé dans les Balkans comme méthode d’oppression et que le 22 février dernier, au Tribunal pénal international à La Haye, pour la première fois, le viol de civils en temps de guerre a été qualifié de «crime contre l'humanité»: Jugement historique!

Et si on considère la grossesse comme «voulue», n’exprime-t-elle pas ce que la femme a de plus extraordinaire: la possibilité de donner la vie?

Pourquoi donc notre société s’offusque-t-elle de l’image d’une femme enceinte? Pourquoi ne vient-elle pas à bout du fait que la grossesse soit montrée dans une plastique? Pourquoi cela constitue-t-il aux yeux de certains bien-pensants, un scandale?

Qu’on se rappelle l’année culturelle 1995! «Clarice again», la sculpture de Niki de Saint Phalle, la figure d’une femme… enceinte, précisément, a été voilée et sa «maternité» cachée par un acte de censure à la Procession de l’Octave qui passait dans la rue Porte-Neuve et où d’aucuns auraient pu se sentir offusqués par une sculpture que le critique Pontus Hulten a nommée l’«apothéose de la femme». Déjà alors, Luxembourg a connu cette hypocrisie sinistre qui constitue également un élément de base de l’«affaire Lady Rosa of Luxembourg» dans laquelle tout devient une question d’associations d’idées.

La personnalité de Rosa Luxemburg (1870-1919), la révolutionnaire assassinée par les fascistes, la couleur «rose» aussi lourde d’une «sémantique» imposée par les nazis que la couleur «jaune», les inscriptions choisies par Sanja Ivekovic, prônant, en français, quelques-unes des grandes conquêtes de la civilisation (tous des termes «féminins») , accentuant, en allemand, quelques-unes des grandes interrogations autour de la création, et relevant, en anglais, le défi de la façon dont l’homme voit la femme: Tous ces éléments sont chargés d’un contenu qui devrait nous inciter à nous poser des questions sérieuses, fondamentales, sur l’Histoire, la Société, l’Art.

Seulement voilà: Sur une des inscriptions des quatre plaques entourant la stèle, les mots «Kitsch», «Whore» et «La Résistance» se retrouvent ensemble.

Et voilà que nos associations patriotiques, de même que nombre de personnes privées et d’autorités, ont vu rouge, en établissant une fausse relation entre la signification de la «Gëlle Fra» et les intentions de celle qui en a créé la réplique.

En fait, ils ne se sont même pas interrogés sur celles-ci, mais ont projeté sur l’original leurs fantasmes de la copie. Et les choses se sont mises en branle et ont gagné une dynamique propre qui n’a plus rien à faire avec la réflexion et la raison. Tout est devenu viscéralement, voire hystériquement émotionnel, avec un insoutenable relent de violence, de racisme, de xénophobie et de misogynie, avec cette intolérance foncière qui a été la graine de mort depuis des siècles, – la même dont se sont nourris les nazis, il y a soixante-dix ans: «A mon avis, d’honnêtes résistants et patriotes ont été piégés et manipulés et doivent s’étonner de retrouver leurs noms à côté d’éternels nostalgiques de la guerre froide, de nationalistes à outrance, de faux patriotes et d’anti-féministes déclarés, dont d’aucuns emploient un vocabulaire haineux qui fait honte.» Merci, Paul Cerf, de l’avoir écrit!

Or, si le Monument du Souvenir tient tant à cœur de ces associations et personnes privées et jouit de la vénération qu’ils prétendent lui vouer, pourquoi ne s’en sont-ils pas mieux (pré)occupés? Il faut, en effet, constater que l’or battu des différentes lettres composant les textes à la gloire des combattants de la Grande Guerre sur trois côtés de la «Gëlle Fra» authentique s’est détaché et que les inscriptions sont devenues pratiquement illisibles.

Cela, décidément, est aussi un scandale d’hypocrisie.


Tolérance et liberté d’expression


Mais on ne se gêne plus. On exige la démolition immédiate de l’œuvre de Sanja Ivekovic, on fait appel au rouleau compresseur qui a déboulonné en octobre 1940 le monument de Claus Cito, qu’après la guerre on a si soigneusement caché pour éviter qu’il ne se retrouve là où les nazis l’avaient enlevé. Pourquoi au juste?

La censure est évoquée et invoquée. On se retrouve en pleine inquisition,… n’est-ce pas, Monseigneur Hd. ? E t c’est là le vrai scandale: «Ces pratiques, d'un autre âge et courantes sous des régimes de triste mémoire, ne seraient pas dignes d'une démocratie, et nous nous déclarons donc solidaires de tous les responsables politiques qui vont dans le sens d'une non-ingérence et du refus de tout acte de censure dans le domaine culturel», dit la pétition sus-mentionnée.

Nous exprimons à la ministre de la Culture, Madame Hennicot-Schoepges, dont d’aucuns ont déjà exigé la démission, notre solidarité et nous soutenons son attitude courageuse: «La politique ne doit pas s’immiscer dans l’art, sous peine de renier la liberté pour laquelle on a combattu.» (cf. Le Jeudi, du 26 avril 2001).

Etant artiste-interprète, la ministre sait que «l’art pour l’art» n’a pas fait avancer de concepts, pas même celui de ce qui est «beau». Elle sait aussi que tout acte créateur est d’abord une interrogation. Or, c’est par l’interrogation, la mise et remise en question que la culture et la société se redéfinissent, et en se redéfinissant, elles peuvent évoluer et s’émanciper.

Le combat qui fait rage actuellement, est plus déterminant qu’on ne l’imagine, car, qu’on le veuille ou non, la liberté d’expression est en jeu, la liberté de la création est remise en question. Nous dictera-t-on ce qui est «art» et quelles créations sont «Entartete Kunst»?

Notre indépendance intellectuelle et notre potentiel créateur sont à ce prix-là, quitte à ce que d’aucuns se sentent offusqués par une réalisation dans quelque domaine de la création que ce soit, – comme c’est le cas maintenant. Cela peut se comprendre, mais c’est alors que la tolérance, sans laquelle il n’y a pas de liberté d’expression, pas de responsabilité, pas de progrès, doit entrer en jeu, et non une vague d’intolérance et de haine qui, s’ils l’emportaient, nous rendraient indignes de nous considérer comme pays de culture.

Autant alors arrêter tout de suite la construction du Musée d’Art Moderne.


Guy Wagner




© Guy Wagner, kulturissimo (Tageblatt) - 02.05.2001

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