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Editorial

Lëtzebuerg, d’Lëtzebuerger –
t’ass glat a guer näischt an der Rei!



Lady Rosa of Luxembourg

 

Se taire face à ce qui se trame actuellement, serait inexcusable, car la véhémence, la virulence et le fanatisme de la discussion, par lettres à l’éditeur interposées, sur la «Gëlle Fra» n°2 atterrent tout un chacun pour qui la tolérance n’est pas un simple mot. Dire cependant que je sois atterré, est en fait un euphémisme. Je ne me serais, en fait, jamais imaginé qu’on en arriverait encore là.

Il y a donc une exposition initiée par le Musée d’Histoire de la Ville de Luxembourg intitulée: «Luxembourg – les Luxembourgeois. Consensus et passions bridées». Cette exposition «à l’aube du nouveau millénaire» a déjà fait couler beaucoup d’encre, ne serait-ce que par le fait que les affiches montrent un homme et une femme nus dont les visages découpés dévoilent l’arrière-fond topographique devant lequel ils posent.

Cela en était déjà trop pour beaucoup de ces bien-pensants qui ne se sont toujours pas fait à l’idée d’un corps humain montré tel qu’il est. Cependant, les mêmes ne se gênent pas d’acheter la «Bild-Zeitung», imprimée à Saint-Paul, où à la page 3 figure quotidiennement une fille pas davantage habillée, mais dans une position beaucoup plus lascive que celle qui orne l’édition d’avril du «Rendez-vous Lëtzebuerg».

S’est associé à cette exposition le «Casino – Forum d’Art contemporain» qui a demandé à trois artistes: Sylvie Blocher, Sanja Ivekovic et Silvio Wolf, d’exécuter «des projets dans l’espace public en relation avec des aspects sensibles du contexte historico-culturel luxembourgeois», selon les dires mêmes des responsables.

Sanja Ivekovic a fait réaliser une réplique de la «Gëlle Fra» qui a été installée en face du Casino. Mais alors que les responsables s’attendaient à de «nombreux commentaires», sinon à des «débats intéressants», la réaction à cette réalisation est comme si toutes les possibilités d’interrogations sur l’art et le non-art, sur l’identité nationale et l’interrogation européenne avaient fini comme sur un coup de baguette démoniaque.

Cette femme en or ressemble beaucoup à la première, celle qui est considérée comme un des symboles de notre «engagement patriotique et démocratique»: Elle est représentée dans la même attitude, la même pose. Seulement, elle est enceinte. On le voit très bien, car même les plis de sa robe ne peuvent pas cacher son état.

Ce n’est cependant pas là son unique tort. Elle s’appelle «Lady Rosa of Luxembourg», – un tort en soi, bien évidemment! –, mais ce sont surtout les mots qui entourent le socle sur lequel elle est dressée qui ont scandalisé. Des mots en français, en allemand, en anglais. Je les cite dans l’ordre donné par le directeur artistique du Casino, Enrico Lunghi: «La Liberté. L’Indépendance. La Justice. La Résistance» – «Kunst. Kapital. Kultur. Kitsch» – «Virgin. Madonna. Bitch. Whore».

Le propos paraît évident. Déjà l’article défini (féminin!) donne aux termes français leur contenu d’idéaux. La consonne «K» des termes allemands évoque les fameux trois «K» (Kinder, Küche, Kirche), résumant la condition féminine telle qu’elle était établie pour toutes les éternités, – sauf la nôtre, ajouterais-je. Enfin, les termes anglais, omniprésents dans cette langue U.S. qui est notre quotidien télévisuel et internautique, ne font que refléter l’image qu’a la société contemporaine de la «Femme», avec comme paradoxe supplémentaire, le terme de «Madonna»: pour les uns, la «Virgin» sacrée, pour les autres, la «Bitch» pop star qui lance sa petite culotte au Président de la République française…

Je me répète: Le propos paraît évident.

Seulement voilà, ces mots qui, pris comme tels, sont des références, ont créé chez nombre de ceux qui les ont lus, des associations d’idées qui galopent à travers des paysages de fantasmes, et la réflexion a, comme sur un déclic, cédé le pas à des réflexes. C’est comme le réflexe du genou touché par le maillet du médecin. Les Anglais parlent d’ailleurs de «knee-jerk reactions», de réactions incontrôlées et incontrôlables.

Et ce sont ces associations d’idées et ces réactions qui laissent pantois.

Comment est-il possible que cinquante-six ans après la fin des souffrances de la Deuxième Guerre mondiale, des organisations qui avaient combattu le fascisme et le racisme, des hommes et des femmes qui avaient lutté pour l’indépendance nationale et la liberté d’expression, ainsi que les associations de celles et ceux qui ont survécu à l’indicible, puissent partir de «mots» pour en arriver à une intolérance comparable à celle dont eux-mêmes ont été les victimes?

Ils parlant d’une «Croate», d’une «artiste étrangère», «souillant nos sentiments nationaux», «démolissant moralement la ‘Gëlle Fra’», ils évoquent une «attaque infâme contre notre honneur national et nos sentiments patriotiques» (je traduis du luxembourgeois) et ils exigent que ce stigmate («Schandmal») soit démoli dans les plus brefs délais.

Qu’est-ce que cela aurait donné si un «Houre Preiss» avait réalisé la statue? Ou un Luxembourgeois? Il aurait été traité de «Nestbeschmutzer», comme Roger Manderscheid après la projection de «Stille Tage in Luxemburg» sur une chaîne TV allemande en 1973?…

Mais il suffit déjà que ce soit une «Croate», car on sait que ces gens-là se promènent avec un couteau entre les dents.

D’autres parlent d’«attaques scabreuses» contre la «Gëlle Fra», d’une «défiguration sordide des motivations et de l’esprit de la Résistance», d’un «délabrement ‘culturel et artistique’», d’un «coup de poing dans le visage des hommes et des femmes qui ont autrefois donné ou risqué leur vie pour notre liberté (…)». On y voit aussi une «parodie», une «infâme injure», un «acte outrageant», un «ouvrage honteux» ou une «connerie», et même le «Père des Vaches» s’insurge contre le terme de «Kitsch» qu’il a lu sur le socle de la deuxième «Gëlle Fra». Que dire alors de son idée «empruntée» à une autre place-forte bancaire quand les animaux en Europe subissent un calvaire?

Quelle hypocrisie! Egalement vis-à-vis du fameux monument-symbole érigé en 1923. Depuis quand, en effet, est-il de retour dans sa splendeur dorée à l’endroit où les nazis l’avaient fait arracher avec un rouleau compresseur, le 21 octobre 1940? Depuis le 23 juin 1985. Et où la «Gëlle Fra» était-elle auparavant? Sous les gradins du stade de la route d’Arlon. Et où serait-elle si un journaliste, en l’occurrence, Josy Braun, n’en avait pas révélé l’existence cachée depuis quarante ans? Toujours sous les gradins du stade de la route d’Arlon, non? Et combien y en avait-il qui savaient pertinemment qu’elle s’y trouvait? Et combien de ceux qui le savaient se sont tus… dans l’espoir précisément qu’elle y reste, la bonne femme sculptée par Claus Cito (cf. Josy Braun: Queesch derduerch, pp. 129-134).

Oui, quelle hypocrisie!

Et que reproche-t-on à la seconde femme en or? Qu’elle se réfère à un modèle chargé d’une contingence politico-nationale qui prône l’héroïsme militaire, le sacrifice collectif, la victoire sur l’ennemi? Est-ce un tort?

Et n’est-il pas merveilleux que cette réplique plaide pour la continuation de la vie, pour la maternité qui comprend toujours aussi la souffrance de la femme donnant naissance?

Il est désolant de constater que nous ne sommes pas capables d’un débat qui se fonde sur le discernement et sur la raison. On fonce comme le taureau sur le rouge. Les autres couleurs, on ne les voit pas. On prend la partie pour le tout.

Dans le cas des deux expositions qui actuellement créent tant de remous, – l’une, artistiquement insignifiante, l’autre, explosive dans son interrogation, – il est tout simplement dramatique de constater que la critique fondée, approfondie, ouvrant des perspectives et montrant des voies, que la discussion sur les arts et que l’interrogation sur les possibilités et les limites de l’expression artistique contemporaine aient été balayées par des réactions viscérales, incontrôlées, sinon ouvertement xénophobes.

Et c’est ce qui me donne la chair de poule. Alors que je reviens d’une visite à Auschwitz et que j’ai ressenti dans ma chair le cri figé des millions de victimes, je me vois confronté dans mon propre pays à une intolérance qui en appelle à des méthodes… d’«élimination»!

Dans son essence, pareille attitude est similaire, sinon identique, à celle que l’oppresseur nazi a eue face à la liberté d’expression, à la dignité et à la vie humaines et dont Auschwitz constitue l’ultime et la plus horrible des conséquences.

Guy Wagner

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© Guy Wagner, kulturissimo (Tageblatt) - 18.04.2001

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