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Qui s'y frotte, s'y pique IV

Messieurs les censeurs, bonsoir!

Ainsi donc, il paraît que nous Luxembourgeois bien tranquilles nous montrons à qui le veut savoir que décidément nous sommes le peuple le plus malitorne qui végète sous le soleil: Le "Luxemburger Wort" est là pour veiller sur nous et pour nous empêcher de penser. Il le fait pour nous.

Voilà que cette clique qui se prétend la voix enrouée du Luxembourg a découvert qu'un film lui donnait du fil à retordre et qu'il lui mettait la puce à l'oreille. On nous y accuse de racisme. Aurait-on tort? Les ghettos portugais en disent long sur notre tolérance.

Mais peut-être, ces messieurs du haut lieu de l'obscurantisme national avaient-ils des raisons de craindre qu'on se souvienne des funestes agitations prohitlériennes élucubrées dans leur rédaction après 33 et d'une certaine loi muselière dont on voulait affubler le bon peuple en 37.

Toujours est-il que depuis l'annonce de sa projection, une campagne systématique de dénigrement a été lancée contre "Les Jours Tranquilles à Clichy" depuis les recoins les plus noirs de ce journal hara-kiri, c'est-à-dire bête et méchant.

A travail bien fait, récompense méritée! Il s'est trouvé un digne procureur d'Etat qui a mis la main à la pâte, et le tour était joué. Les excellents organes exécutants de l'exécutif justicier ont exécuté une manœuvre de saisie, et saisissant la balle au bond, on a inculpé le propriétaire du cinéma d'outrage aux mœurs et propagation de lubricité et coetera.

Et se taira-t-on pour ça ? Oh, que non!

Un rire homérique a été la réponse à Jupiter tonnant, un rire qui a dépassé nos frontières chauvines, tellement chauvines que certains fanatiques linguistiques protestent au nom de la culture (sic!) luxembourgeoise quand un théâtre ose montrer un jeu scénique pour enfants qui ne sorte pas d'une fabrication bon marché nationale.

Décidément on s'est ridiculisé à gogo, mais on doit en rire pour ne pas en pleurer. Dans un pays où la censure n'existe pas, elle sévit, et la force noire prime depuis toujours le droit à la liberté de pensée et d'expression, Et l'éminent ministre de la Justice prétendu libéral de se tordre sous les griffes du cléricalisme qui a encore fait main basse sur la libéralité, "conformément à la loi"! A quelle loi?

Vraiment, on tire prétexte de tout, même de la pornographie, pour justifier une action injustifiable. Mais alors, les couillonneries et les cochonneries allemandes qu'on projette à longueur de semaines sur nos écrans? On n'y trouve aucune objection.

Et c'est là que le bât blesse. Quoi de plus abrutissant, en effet, que ces navets? Et c'est exactement l'état où on veut maintenir les bonnes gens pour les garder sous la férule clérico-fasciste. Le danger, c'est un film critique. Il risquerait de nous ouvrir les yeux sur nous-mêmes, et finies la puissance et la gloire des obscurantistes!

A propos d'yeux! Henry Miller, en généralisant, a accordé un regard de vache aux Luxembourgeois. Faut- il s'en étonner quand certains d'entre eux se conduisent comme des veaux?


(Suite à une vaste camapgne de dénigration dans le "Luxemburger Wort" clérical, le ministre de la Justice - libéral - de l'époque avait interdit la projection de "Jours tranquilles à Clichy", d'après Henry Miller. Ce n'était pas le premier cas de censure, ni le dernier. "Viridiana" de Bunuel avait précédé, "Le dernier tango à Paris" de Bertolucci allait suivre!)
(suite de la suite)



© Guy Wagner, 22.1.1972

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