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Editorial

Le vent de la folie qui souffle sur le globe en l’an de grâce 2001


Les bûchers flambent. Un vent de démence souffle sur le globe.

Sur des centaines de mètres, on les voit s’entasser, les cadavres de vaches, veaux et bœufs, de moutons et de brebis, de cochons, de truies, de porcs et de porcelets, de boucs et de chèvres… soulevés par des pelleteuses, des grues, les jambes désespérément dressées vers un ciel qui se tait.

Les bovins, ovins, porcins, caprins: des «espèces» soumises à la quarantaine d’abord, à la destruction ensuite, car on ne «tue» plus les animaux, on les «détruit»! C’est le terme officiel.

Il faut faire attention aux nuances qu’on emploie et se rappeler combien le langage trahit celui qui l’emploie. Folie furieuse!

« Wahn-Sinn !», disent si judicieusement les Allemands.

La vache folle, c’était hier. Aujourd’hui c’est la fièvre aphteuse. Après l’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB), maintenant l’épizootie, dont on prétendait toujours qu’elle était «absolument» sans danger pour l’homme et dont on entend dire aujourd’hui qu’elle n’était… «guère», qu’elle n’était… «presque pas» transmissible à l’être humain.

Et si les deux étaient liés. Et si, comme les rumeurs se font de plus en plus insistantes en Grande-Bretagne, la dernière n’était là que pour mieux cacher combien lourde de conséquences sera, en fin de compte, la crise de cette vache par laquelle la folie ordinaire du troisième millénaire a été déclenchée.

Et si le boomerang qu’on a voulu jeter si loin était en train de nous retomber sur les gueules?

Et si ce qui arrive maintenant, n’était que la conséquence de la façon dont l’homme a rabaissé les autres créatures à des marchandises, des articles que l’être humain pas si «humain», «produit». Qu’il manipule, gave, dope, drogue, clone. Dont il use et abuse comme s’il s’agissait d’objets inertes.

Comme si ce «produit»-là ne ressentait rien, ne connaissait pas la douleur, l’angoisse, la frayeur devant la mort, comme si cet objet-là n’était pas doté de l’instinct de survie et ne savait pas qu’on en voulait à la seule chose qui lui restât, sa vie précisément, et qu’on liquide, brûle et fait disparaître à des dizaines de milliers d’exemplaires!


Les bêtes qu’on a faites objets


Le bétail traité tout juste encore comme chose par cet autre animal debout sur deux pattes qui, pour les génomes, n’est pas si supérieur que ça.

Les poulaillers comme camps de concentration, les porcheries comme prisons ahurissantes, les étables comme champs d’expérimentation sur de nouveaux produits pharmaceutiques et sur des hormones qui poussent les vaches à donner encore plus de lait et plus de viande.

L’animal – et dans le terme, il y la racine «anima» – est devenu un objet de la chaîne industrielle, librement utilisable à des fins exclusives de maximalisation du profit, comme l’a judicieusement noté Alvin Sold dans son remarquable éditorial de samedi dernier au Tageblatt.

Il est une marchandise qu’on transporte sur des centaines des kilomètres dans des conditions ahurissantes, avec la bénédiction expresse de Bruxelles, pour que de grosses crapules de l’industrie alimentaire puissent faire de plus gros bénéfices encore avec des êtres vivants réduits à une condition plus horrible que ce qui est imaginable, pour autant qu’on applique encore son imagination à la condition animalière.

Et cela fait la cinquième fois en peu de temps, le seconde en une semaine, que les camions du même salopard de transporteur néerlandais sont arrêtés et contrôlés à nos frontières et que 296 porcelets et encore 100 cochons en sont extraits, souffrants, blessés, morts ou alors victimes d’un abattage forcé chez nous.

Solution finale.

On a toujours dit: Ce qu’on fait aujourd’hui avec les animaux, demain on le fera avec les hommes. Nous en sommes au point où l’on fait aujourd’hui avec les bêtes ce qu’hier on a fait avec des êtres humains, qui, eux aussi, étaient détenus dans des camps de concentration ou parqués par centaines dans des fourgons pour être conduits vers une mort certaine, ou les femmes qui, il y a trois siècles encore, étaient brûlées comme sorcières.

Tout se répète, mais à l’inverse, cette fois-ci dans notre Europe de l’Ouest de la sur-consommation.

Bruxelles… Transports… Subventions… Ces ronds-de-cuir qui réglementent, ordonnent, légifèrent derrière leurs bureaux opaques, accordent même des primes pour des transports de bêtes sur des centaines et des centaines de kilomètres! Vraiment, on est en droit de se demander ce qui se passe dans certaines têtes.

Et où sont donc les ministres et les commissaires qui leur disent halte? Le scandale ne dure-t-il pas depuis des années et des années?

Et pourquoi notre ministre n’intervient-il pas auprès de son homologue hollandais pour stopper du moins le trafic de ce véreux, de ce mafieux, de ce saligaud qui n’est pas à un coup tordu près? Parce qu’il ne fait rien, notre ministre.

Et pourquoi ne fait-il rien, notre ministre? Parce qu’il n’a jamais rien fait. Ni à l’éducation nationale, avec les conséquences qu’on connaît, ni au tourisme. Et c’est ainsi qu’il est toujours là, depuis deux décennies.

Pourquoi se mouillerait-il donc à l’agriculture? De toute façon, il ne s’agit que de bêtes.


Les bêtes qu’on sacrifie


Pourquoi ferait-on d’ailleurs quelque chose pour ces créatures à deux ou quatre pattes qui ne sont là que pour être mis à… profit et consommés, puisque la religion, les religions, les écritures «saintes» (sic!) affirment que Dieu aurait dit à l’homme: «Soumets-toi la Terre» (ou à peu près)?

Il s’y est donc mis le «Seigneur de la création», le «singe nu», comme l’a qualifié Desmond Morris.

Triste seigneur, en vérité, et sacrée m… que les religions qui transmettent l’image d’une seule créature – faite de plus à l’image de Dieu lui-même –, qui aurait tous les droits sur la faune et la flore soumises à son bon plaisir.

Sur les forêts qu’on déboise, les fleuves qu’on assèche, l’air qu’on pollue, l’atmosphère qu’on réchauffe et les espèces animales qu’on voue à l’extinction.

Et les bêtes qu’on sacrifie.

Que l’on sacrifie, parce que Zeus ou Jupiter, Jahvé ou Allah l’a exigé, et l’on s’excuse maintenant auprès des fidèles que la «Fête du Sacrifice» – qu’on réfléchisse seulement sur les deux termes: sacrifice et fête! – ne puisse pas se faire selon les règles, cette année-ci.

Demandez une fois aux moutons ce qu’ils pensent de la «fête» et interrogez-vous pourquoi «Dieu» a exigé de l’homme – en l’occurrence Abraham, notre ancêtre en foi judéo-islamo-chrétienne –, qu’il sacrifie une autre créature qui n’y peut strictement rien. Mais demandez-vous surtout, pourquoi deux mille, trois mille ans plus tard, l’homme continue ce sinistre rituel.

Alors, abattage selon le «rite». C’est quoi? C’est comment?

Et c’est donc un sacrifice! Une action sacrée, étymologiquement, pour plaire au «Tout-Puissant»! Une action faite pour Son divin plaisir!

C’est donc ainsi qu’il exerce Sa puissance sans limites?

En faisant de l’homme, dont d’aucuns prétendent qu’il est doué d’intelligence, Son robot, Son exécutant qui n’a qu’à se soumettre à de pareilles lubies?

Mais, nom de Dieu, – le juron dans ce cas-ci est bien de mise –, quelle est donc la folie furieuse de Celui, dont les croyants disent qu’il est notre… Créateur?

Guy Wagner




© Guy Wagner, kulturissimo (Tageblatt) - 07.03.2001

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