1.
Quand j'ai annoncé que je ne continuerais pas à
assumer la tâche de coordinateur général pour
Luxembourg 1995, on a avancé les raisons les plus insolites
pour ma démission. On a parlé d'abandon, de désertion,
de maladie.
C'est vrai,
j'ai été lourdement handicapé entre octobre
1993 et janvier 1994, mais mon état de santé est
redevenu bon.
On a évoqué
mon autre démission, celle au Théâtre d'Esch.
Je serais donc resté dans la tradition, dans ma tradition,
puisque je suis celui qui claque la porte, qui quitte le combat
avant la bataille finale.
N'en déplaise
à ceux qui pensent et parlent ainsi, la vérité
est autre, quitte à ce que je ne puisse dire que ma vérité.
Une ultime
fois je veux tenter de dissiper un malentendu, une fausse interprétation
qui existe depuis que j'ai brigué le poste de coordinateur
général pour 1995: Non, je n'ai pas abandonné
Esch, parce que j'ambitionnais le nouveau poste. Ma démission
à Esch date du 14 janvier 1992. L'asbl, "Luxembourg, Ville
européenne de la Culture 1995" a été constituée
en mars 1992 seulement. Ma nomination date du 19 juin 1992. Jusque-là
je ne savais pas quelle serait ma nouvelle destinée professionnelle.
J'envisageais seulement de rentrer dans l'enseignement où
je me suis toujours plu.
Non, je n'ai
pas abandonné "1995" parce qu'ai en tête une
vocation plus haute. Depuis le 15 mars, je suis sans travail. Je me
suis inscrit comme "travailleur intellectuel indépendant".
Je ne sais pas ce que sera mon avenir. Je sais seulement qu'il
ne pouvait plus être lié au "Projet 1995".
2.
Ce Projet, je l'ai chéri, je me suis engagé pleiment
pour le concevoir, le faire naître, croître et vivre.
Mon enfant est mort prématurément. Je porte son
deuil.
De quoi est-il
mort?
D'interprétations
antagonistes et de malentendus d'abord.
Vous avez,
d'un côté, le comité-directeur de l'asbl,
"Luxembourg, Ville européenne de la Culture 1995". Si la
finalité "1995" est bien identique pour les deux associés,
leurs intérêts sont divergents: Il y va du "Chacun
pour soi et tout pour la Ville!" Cette asbl. a été
mise en chantier beaucoup trop tard: en mars 1992, moins de trois
ans donc avant l'événement, et constitue une structure
bâtarde, composée de politiciens et de fonctionnaires
du Gouvernement d'un côté, et de l'autre, de politiciens
et de fonctionnaires de la Ville de Luxembourg.
Aucun artiste
n'y figure, aucune tendance créatrice n'y est représentée,
aucune "pensée" culturelle n'y est développée,
tandis que la configuration politique se limite à deux
partis pour un projet qui aurait nécessité un consensus
national. Et qu'on ne me dise pas maintenant que moi je représentais
en son sein le troisième grand parti! Je n'avais rien à
dire...
3.
Question de malentendus... Que peut-on prendre comme base de travail,
quand un contrat d'engagement stipule que le coordinateur général
"travaillera de façon autonome", en étroite
collaboration avec le comité-directeur? J'avais estimé
avoir des latitudes de conception et d'organisation.
Mes ailes
ont été coupées chaque fois que les plumes
recommençaient à pousser. Et pour ce qu'il en est
d'une collaboration: Il n'y a pas eu de collaboration. Le fameux
thème fédérateur du "dialogue" n'a jamais
été appliqué au sein du comité-directeur.
Le bureau, et plus particulièrement le coordinateur général,
mais aussi le chef des relations publiques, n'ont jamais eu la
moindre liberté de manoeuvre. Aucune de nos propositions
n'a jamais connu d'assentiment spontané. Le comité-directeur
est à cet égard un comité-dictateur.
Vous avez,
de l'autre, le bureau exécutif, une tout petite équipe,
toujours trop petite à moins de dix mois de l'échéance:
huit personnes, actuellement, alors que Copenhague qui sera capitale
culturelle en 1996, occupe déjà plus de vingt personnes,
et Thessalonique en a engagé pour 1997, une quinzaine.
Une petite équipe qui n'a aucun pouvoir et toutes les obligations,
une merveilleuse équipe qui travaille et qui bosse... et
dont le travail n'est nullement reconnu à sa juste valeur.
En fait,
le bureau exécutif est un bureau exécuté.
4.
Il y des abîmes qui ont séparé la façon
de voir du comité-directeur et la mienne. Ma marge de manoeuvre
a été d'autant plus restreinte que jusqu'en juin,
nous ne disposions pas d'enveloppe budgétaire, que jusqu'en
décembre, il n'était pas clarifié quel serait
l'apport financier à fournir par les auteurs des projets
retenus et quelle serait la contribution de l'asbl aux projets
sélectionnés, que jusqu'au 10 février, il
n'était pas dit qu'on pouvait toujours couper dans la couverture
financière allouée au financement de la programmation
"complémentaire", celle qui ne provenait pas des instituts
de l'Etat et des institutions de la Ville, cette programmation
essentielle pour le "modèle luxembourgeois", composée
des manifestations initiées par les particuliers, les groupes
et l'asbl. elle-même.
Si auparavant
déjà, j'en avais souvent ras-le-bol, je tenais bon
cependant, à cause de ce qu'aurait pu être le "Projet".
Après ces coupures-là, je me suis rendu compte,
que je n'arrivais même plus à établir de programme
cohérent, encore moins de calendrier qui mette en avant
l'idée de base du dialogue,de l'échange entre les
créateurs et les disciplines de la création, et
qui montre l'accent mis mensuellement sur le ou les pays invités
et la discipline artistique mise en exergue. Il ne restait qu'un
squelette de ma préfiguration.
5.
Notre année culturelle est devenue un festival comme il
y en a des centaines, et la farde-programme (criblée de
fautes et d'erreurs) publiée le 7 mars, le montre à
souhait: il y a une accumulation d'événements plus
ou moins importants pour un public plus ou moins "ciblé",
mais il n'apparaît plus de fil rouge, plus de philosophie,
plus de concept,.plus de structure en réseaux, plus de
modèle.
Le "Projet"
a perdu son exemplarité, voire sa signification.
6.
Ce qui pis est: ces coupures effectuées encore tout récemment
sont dues au fait qu'on a sous-estimé les "faux frais",
bien que nous (i.e. le bureau exécutif) y ayons toujours
rendu attentif, et qu'il faut économiser encore davantage:
on économise donc sur le budget destiné à
la programmation. Générosité, élan
du coeur, acte de foi dans la création et la créativité,
connais pas!
Ces coupures
mettent beaucoup de créateurs devant le dilemme suivant:
soit, ils tentent, en général vainement, de trouver
encore un sponsor, soit, ils réduisent le coût de
leur projet, ce qui constitue un nivellement vers le bas et une
diminution de la qualité, soit, ils l'abandonnent purement
et simplement.
L'amertume
des acteurs culturels est au rendez-vous de 1995.
Accepter
cette trahison morale des espérances justifiées
et des revendications légitimes de ceux-ci, m'aurait conduit
à me trahir moi-même. Je m'y suis refusé cette
fois-ci encore, comme je m'y suis toujours refusé. Je suis
blessé, mais debout.
7.
A la merveilleuse équipe du bureau exécutif, je
dis un merci du coeur pour son engagement, son dévouement
et son amitié sans faille.
A l'ami Claude
Frisoni, je souhaite un "état de grâce" qui dure jusqu'au
31 décembre 1995.
.©
1994 - Publié in: "Réflexions", n°13, avril 1994
sous la rubrique: "Droit de parole"
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