«Un homme debout ne se couche que pour mourir»
(Léo Ferré)
Léo Ferré était quatre fois au Théâtre d’Esch, deux fois, sous mon prédécesseur, Jos Wampach, le 17 mars 1972, et dix ans plus tard, le 21 novembre 1982. C’est à ce concert que j’ai eu le plaisir de faire sa connaissance. De rencontrer un homme exceptionnel, parce que vrai.
Ce furent ensuite deux autre rendez-vous qui ont eu lieu sous mon égide, le 29 janvier 1988 et le 11 novembre 1991, dont il me reste comme récompense des souvenirs inaltérables.
Souvenir d’un homme fait musique, souvenir de ses exigences, souvenir des problèmes techniques, la première fois, car Léo, non seulement voulait chanter, mais avoir des chœurs et un orchestre.
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Le grand Léo indomptable
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C’était pour la clôture des festivités du 20 e anniversaire du Centre Culturel Français, et Claude Frisoni avait tenu à avoir l’anarchiste symphoniste à cette occasion à Luxembourg.La veille du gala à Esch, Ferré chantait seul au Théâtre des Capucins, et puis, il travaillait avec l’orchestre, et bon Dieu, on se rendait compte qu’il connaissait quelque chose au métier d’orchestrateur et de chef d’orchestre. Avant et après, on a vu et entendu bien pire de la part de professionnels de la baguette.
Léo qui avait toujours rêvé diriger des orchestres symphoniques, était tout content, là, sans baguette, devant les musiciens de RTL, imbattables dans ce domaine, qui se pliaient de bonne grâce, sinon avec humour et respect, aux exigences de Maestro Ferré, et quand tout semblait au point, avec les chœurs en plus, – c’étaient ceux du «Tourdion» de Metz –, la disposition de la scène ne lui plaisait plus. Il exigeait qu’on le voie depuis la salle. Non seulement de dos, mais de face et de profil quand il chanterait et dirigerait.
Il fallait donc retourner de 180 degrés les estrades, les pupitres, les chaises… Donc: Musiciens le dos tourné à la salle et Léo devant eux, au fond de la scène, avec micro, et encore derrière lui, devant le cyclorama, les choristes, en chemises de toutes les couleurs. Mon équipe technique et les cameramen de RTL-TV s’arrachaient les cheveux.
Inutile de dire les invectives qui m’ont été gentiment attribuées le soir par les spectateurs qui, en occupant les premières rangées, se croyaient lotis à la meilleure enseigne et qui ne voyaient plus que les dos des cuivres et de la percussionniste.
Inutile de dire aussi les difficultés qu’il y avait à financer toutes les exigences de Léo, mais il était ainsi, Monsieur Ferré: le hasard n’avait rien à voir dans son programme qui se déroulait comme une machine – bien huilée, certes, mais une machine qui avait un âme.
«Je suis le porte-parole d’un monde perdu»
Tout un symbole devenait ainsi pour moi la première chanson qu’il dirigeait de gestes secs et précis, et qu’il chantait, parlait, gueulait: «Muss es sein? – Es muss sein!».
C’était moi qui posais la question et lui qui donnait la réponse.
Elle était belle, assurément, cette réponse: ses orchestrations de «Love», «Préface», «Pauvre Rutebeuf», «Ça n’est pas sérieux quand on a 17 ans», «Colloque sentimental» ou encore «Les spécialistes», le génial «L’espoir», «Le rêve» et «Frères humains», et j’en passe: un chapelet de mélodies et de sonorités qui se déroulaient, les unes plus admirables et subtiles que les autres, un chapelet de vers qui s’égrenaient, les uns plus vrais que les autres.
Léo le poète, Léo et les poètes. Les poètes qu’il a rendus populaires, qu’il a rendus à son public qui, grâce à ses mélodies, connaît maintenant aussi les vers. Une démarche, en somme, identique à celle de Theodorakis en faveur de la poésie grecque.
Et à la fin, il a eu un gentil compliment et un merci à l’orchestre et aux chœurs, et toute la salle du théâtre pleine à craquer, dans laquelle se côtoyaient ministres et plébéiens, ne cessait de l’applaudir à tout rompre, reconnaissante qu’elle était pour cet homme au visage travaillé au burin, bronzé par le soleil toscan. Cette Toscane où avec Marie (Marie-Christine), il avait trouvé une patrie et où sont nés ses trois enfants Mathieu, Marie-Cécile, Manuella. Il était ainsi loin, très loin de ce Paris mondain et superficiel et des paniers à crabes du show-biz qu’il exécrait, de ces hommes qui lui avaient tué Pépée, son chimpanzé, «ma fille», comme il disait, massacrée avec d’autres animaux qu’il chérissait en avril 1968… On comprend que mai ‘68 soit devenu pour lui le soulagement dans un deuil qu’il portera longtemps, l’affirmation de cette anarchie qu’il avait défendue toute sa vie et l’osmose réussie avec la jeunesse.
Ce soir-là, Léo, entouré d’une bonne centaine de chanteurs et de musiciens, quittait la scène, son bouquet de fleurs à la main, et cette même scène, il allait la retrouver trois ans plus tard, en solitaire.
«Avec le cœur battant jusqu’à la dernière battue»
Si en 1988, Léo était tout de noir vêtu, la chemise largement ouverte, un pendentif à un chaînon en or autour du cou, en 1991, il était en jeans, cordial comme tout, d’accord de descendre après le spectacle à la « Theaterstiffchen » à la rencontre des gens, prêt à donner des autographes, intéressé à voir l’exposition de photos de mon fils Serge ébloui par sa gentillesse et sa générosité.
Sa voix si unique était devenue un fil de sons épurés, sa crinière blanche de lion – Léo, le lion! – s’était éclaircie, son visage était devenu mince, presque transparent, et à cause de sa finesse, tous les traits en sortaient comme gravés à la pointe sèche. On se disait qu’il devait être malade, le savait-il, je l’ignore, en tout cas, il ne faisait rien paraître, si, il a eu un ou deux trous de mémoire, mais il était là, plus présent que jamais, plus vrai aussi, pleinement lui-même avec la faiblesse de son corps et la force de son authenticité.
Non, personne de ceux qui étaient présents ce soir-là n’oubliera le moment où il a donné de sa voix frêle, en fin d’exercice: «Avec le temps», et où il s’est ensuite enfoncé dans le noir avec un grand geste de la main droite toute ridée et un «Salut, camarades!».
C’était comme un adieu.
Guy Wagner
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