Federico, le visionnaire
Le 75e anniversaire
de la naissance de Fellini
Il n’
y a guère de cinéaste qui ait eu une influence aussi
déterminante sur le cinéma des trente dernières
années que Federico
Fellini; il n’y a guère de cinéaste non
plus, dont les films soient aussi intentionnellement et aussi
intensément personnels que les siens.
Fellini est né, il y a 75 ans, le 20 janvier 1920, à
Rimini dans une famille de la petite bourgeoisie. Tout jeune,
il est fasciné par le cirque et le vaudeville. Il commencera
sa carrière comme journaliste, reporter et caricaturiste
et se tournera ensuit vers le film. Il écrira des gags
pour les acteurs Macario et Aldo Fabrizi.
En 1943, il rencontre l’actrice Giulietta Masina qu’il
épousera et qui s’imposera dans plusieurs de ses
films. Fellini dira d’elle qu’elle est l’être
qui ait eu la „plus grande influence sur mon oeuvre“.
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Fellini - Autoportrait |
En 1945, il
devient le collaborateur de Roberto Rossellini et travaillera notamment
sur le scénario de „Roma, Citta aperta“,
le film-clé du néorealisme. „L'Amore“,
tournée en 1948 par Rossellini, repose pour un de ses skteches
sur une histoire originale de Fellini: „Il Miracolo“,
l’histoire d’une paysanne (Anna Magnani) qui est convaincue
que le vagabond (Fellini lui-même) qui l’a engrossie est
St. Joseph et qu’elle donnera naissance au Christ.
„Luci del Varietà“ (1950) marquera les
débuts de Fellini comme cinéaste, en collaboration avec
Alberto Lattuada. Suivront: „Lo Sceicco Bianco“
(1951) et „I Vitelloni“ (1953). Ces oeuvres sont
fortement influencées par le néoréalisme, et
Fellini y montre sa sympathie pour les marginaux et les exclus de
la société.
Gelsomina
La renommée internationale de Fellini vint avec „La
Strada“ (1954) qui est, sans aucun doute, un des films
les plus émouvants de toute l’histoire du cinéma
et qui marquera le passage du néoréalisme au réalisme
poétique: Gelsomina, une jeune fille naïve et simple d’esprit
(Giulietta Masina) est vendue à Zampano (Anthony Quinn), une
brute faisant ses tours de force dans un cirque ambulant. Avec cette
histoire simple, Fellini réalise, sur la base des symboles
de la terre, de l’air, de l’eau et du feu, une émouvante
parabole d’un voyage vers le salut de deux êtres. Dans
cette oeuvre admirable, la musique de Nino Rota, décidément
inoubliable, marque le début de la collaboration entre le musicien
et le cinéaste qui ne s’arrêtera qu’avec
la mort de Rota en 1979.
Suivront deux films solides, mais moins importants: „Il
Bidone“ (1955) et „Le Notti di Cabiria“
(1957), encore déterminés par le néoréalisme,
mais ensuite, Fellini dirigera deux de ses chefs d’oeuvre qui
auront une influence prépondérante: „La Dolce
Vita“ (1960) et „8½“ (1963).
Dans sa „Dolce Vita“ Fellini donnera un panorama
complet de la société italienne contemporaine, depuis
le point de vue d’un journaliste, joué par Marcello Mastroianni,
lancé dans une course et une quête éperdues. Le
film, par le scandale qu’il déclencha et sa condamnation
tant par l’Eglise Catholique que par le gouvernement italien,
connut un succès mondial.
„8½“ - à mi-chemin
Devenu un cinéaste mondialement connu comme brillant critique
de la société, Fellini se vit au centre de la curiosité
de la presse internationale qui s’interrogeait sur ce qu’allait
être son prochain film. Fellini répondit par un tour
de passe-passe extraordinaire. Son „Otto e Mezzo“
(1963) est une parabole, une merveille cinématographique sur
un cinéaste ne sachant pas quel film il va tourner. Marcello
Mastroianni y est l’ „alter ego“, le miroir de Fellini
lui-même.
Le cinéaste y crée une visualisation magistrale de ses
interrogations et angoisses et de son analyse d’une société
en crise. Par le titre „8½“, il indique
qu’il a tourné jusque-là sept films et un épisode
de „Boccaccio '70“ (Le tentazioni del dottor
Antonio, 1962). Pour la première fois, Fellini laisse libre
cours à son imagination débordante, débridée,
à ses visions surréalistes, et crée un monde
où la frontière entre la réalité et le
fantaisie n’est plus clairement tracée.
„Giulietta degli Spiriti“ (1965), marquera un
autre tournant dans l’oeuvre de Fellini. Ce sera son premier
film en couleurs. Avec l’aide de Giulietta Masina, Fellini tourne
un film féministe avant la lettre sur une bourgeoise trompée,
et de ce fait, cette oeuvre trouvera des critiques qui reprocheront
à Fellini son „nombrilisme“.
Dans „Satyricon“ (1970), Fellini utilise Pétrone
pour franchir une étape supplémentaire. Ce film lui
permet de plonger dans les fonds de son moi obscur et primitif, d’un
univers phantasmagorique, recréant l’antiquité
romaine à sa (dé)mesure. Fellini lui-même parle
d’un film de „science fiction du passé qui
avance avec la logique du rêve“. Les critiques qui
ont fait l’éloge du film, (ils n’étaient
pas trop nombreux!), ont surtout apprécié la naissance
d’un cinéma non-linéaire, un voyage mental d’une
importance similiaire à celui de „2001: A Space Odyssey“
de Stanley Kubrick.
Au-delà de „Satyricon“
„Satyricon“ constitue un sommet dans la démarche
à la fois spirituelle et cinématographique de Fellini.
Suivirent quelques films plus modestes déterminés par
une imagerie qui lui permet de réduire l’écart
entre la fiction et le film documentaire.
„I Clowns“ (1971), est le témoignage de
l’affection, de l’amour que Fellini a voué toute
sa vie au cirque. Dans „Roma“ (1972), il nous
montre sa „ville ouverte“, et ce sont en fait trois Rome
qu’il révèle: la Rome des visions qui sont les
siennes, la Rome ecclésiastique et la Rome fasciste, „trois
Rome et le visage de Magnani“ (Express, 11.11.93). Dans
„Prova d'Orchestra“ (1979), il fait le portrait
d’un orchestre comme métaphore de la politique italienne,
dans „Intervista“ (1987), c’est lui-même
qui s’introduit sur la pellicule pour mieux montrer Matroianni
en double dans une terrible confrontation avec le passé, notamment
du temps de „La dolce vita“. Dans chacun de ces
quatre films, Fellini atteint une subjectivité nouvelle.
Des films comme „Il Casanova di Federico Fellini“
(1976) ou „La Citta Delle Donne“ (1981) peuvent
être qualitfiés de films-vertige, tellement la démarche
de leur auteur va aux extrémités de ses hantises.
Je me souviens
A partir de „Amarcord“ (1974), un nouveau thème
s’introduisit dans sa cosmologie: le thème du souvenir
et de l’accentuation de l’autobiographique. Le titre en
dialecte romagnol signifie effectivement: „je me souviens“.
De tous les films des vingt dernières années de sa vie,
„Amarcord“ est le plus simple d’approche,
le plus fééerique aussi. Il est impossible de ne pas
garder en mémoire le transatlantique qui passe, tous feux allumés,
dans la nuit enchantée...
„E la nave va“ (1984), reprend le thème
du vaisseau pour les funérailles en mer des cendres d’une
cantatrice, alors que „Ginger e Fred“ (1986)
sont un couple de vieux danseurs de variété, réunis
encore une fois pour un de ces horribles shows de télé,
par lequel Fellini crie tout son mépris, toute sa haine de
ce médium.
Son ultime film, „Le Voce della Luna“ (1990)
fait la synthèse de tous ses thèmes: le vide, le bruit,
la solitude, la télé, dans une métaphore devenue
vision, devenue images, dans un testament d’une rare force expressive.
Federico Fellini est mort, le 31 octobre 1993. Son épouse Giulietta
Massini l’a suivi cinq mois plus tard dans la tombe.
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© Guy Wagner, Tageblatt - 20.1.1995
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