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MT:
J’aime
les artisans, les hommes de métier. J’aime ceux qui travaillent
un matériel: le bois, le fer, le cuir. Pourquoi? Parce qu’il y
a, à côté du métier en tant que tel, le
plaisir de faire, de réaliser, de créer quelque chose. Ce
plaisir créateur est pour moi essentiel. La forme qu’il prend
dépend des influences ou des besoins concrets du moment, mais
aussi de la chance.
Quand
j’ai eu
la commande de faire “Zorba”, le ballet, et que je
répétais à Vérone, le fait même que
j’étais dans l’ambiance d’“Aida” de Verdi et de “Turandot” de
Puccini, m’a donné l’idée de m’engager davantage dans la
création lyrique. Après le triomphe de “Zorba”, j’ai dit
à M. Ernani, le directeur du Festival: “Comme j’ai vécu
ici avec l’ombre de Verdi, de Puccini, de Bellini, je vais
écrire une oeuvre pour Verdi, une oeuvre pour Puccini, une
oeuvre pour Bellini...”
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Après
"Elektra": Mikis Theodorakis
en
conversation
avec Ariel et moi
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J’étais depuis longtemps
fasciné par l’ambiance qu’il y a
dans l’opéra, car l’approche est totalement différente de
celle pour la musique absolue. Il y a la magie du théâtre,
des costumes, des décors, de la mise en scène. C’est
l’essence d’une vie, et celui qui y participe, est vraiment
créateur. Il est créateur de types, de caractères,
on devient un demi-dieu. J’ai eu, à ce moment-là, une
possibilité de donner à mon inspiration une autre
dimension, et c’est sous cette fascination que j’ai commencé
à écrire “Medea” et “Electra”.
Kostas
Karyotakis et le drame contemporain
En même
temps, je suis revenu à mes sources. En effet,
déjà quand j’étais adolescent, je vivais
très intensément avec la tradition, la mythologie, les
dieux et demi-dieux grecs. Maintenant que les dieux sont morts et que
l’eau de la poésie a séché, j’ai senti le besoin
de rentrer dans notre histoire mythique et de donner accueil aux
grandes figures de notre mythologie de tous les temps.
GW:
Tu t’es d’abord approché d’une source contemporaine, d’un mythe
du XXe siècle grec. Ton premier opéra a eu comme sujet le
poète Kostas Karyotakis qui s’est suicidé. Tu as mis sa
vie en parallèle avec le mythe de Dionysos et les trahisons
subies par lui. C’est un élément que tu as
retrouvé pour ainsi dire naturellement en toi, car tu as
été victime de beaucoup de trahisons.
MT:
J’ai commencé d’écrire “Karyotakis” comme un
opéra-bouffe sur une musique avec beaucoup de grimaces, une
musique d’avant-garde aussi pour moi, surtout en ce qui concerne
l’harmonisation et les rythmes. Je commencé l’opéra au
moment où Papandréou était à son
apothéose et ridiculisait le peuple, en lui mentant. J’ai choisi
ce mythe, et j’ai dit: Voilà, le grand poète Karyotakis,
il rencontre Dionysos, et Dionysos qui voit l’avenir, lui raconte la
situation de la Grèce à la période de PASOK,
à l’époque du “triangle du pouvoir”, de la “pyramide du
pouvoir” avec Matsas pour toute la musique d’amusement et de
divertissement, avec Lambrakis pour la musique aristocratique et le
pouvoir économique, et avec Papandréou et le PASOK pour
le pouvoir politique.
Dionysos,
qu’on avait cru enterrer, est toujours vivant: les dieux ne meurent
pas. Il revient du futur vers Karyotakis et lui raconte que la
Grèce allait devenir un désert, que tout était
mort, que l’eau vivante était morte et la poésie
détruite. Plusieurs livres expliquent les raisons pourquoi
Karyotakis s’est suicidé. Ma thèse est que Karyotakis
s’est donné la mort parce qu’il a prévu l’ère de
PASOK, parce que Dionysos lui a raconté ce qui allait arriver
aux Grecs.
GW:
Dionysos apparaît aussi dans le cycle de chansons: “Dionysos”;
c’est donc une figure qui te tient à coeur.
MT: Nous avons Apollon et Dionysos, et
Dionysos exprime l’ivresse et le dépassement de soi-même.
C’est là, je crois, l’essentiel pour que l’homme devienne un
homme.
Medea
et l’esprit du tragique
Karyotakis
était ainsi ma première tentative pour l’opéra,
mais quand je suis rentré dans les mythes anciens, j’ai d’abord
choisi Medea, qui est pour moi la tragédie des tragédies.
Jusqu’à
ce moment-là, j’étais davantage
fixé sur le lyrisme, mais dans un opéra, il y a aussi
l’élément du drame, la tragédie, - un domaine qui
donne au compositeur de grandes possibilités de s’exprimer et
d’exprimer tout ce labyrinthe que constituent les passions.
Finalement,
grâce à l’art lyrique, j’ai eu la possibilité
d’entrer dans mon domaine le plus naturel, celui de la mélodie,
surtout que l’opéra, de Mozart aux Italiens, est une “suite” de
mélodies, je dirais: de chansons élaborées, sauf,
qu’à l’opposé des Grecs des XVIIIe et XIXe
siècles, ces compositeurs avaient des orchestres à leur
disposition et ont pu employer toute la technique de la science
musicale européenne. Pour faire quoi, au fond? Des chansons! Si
Verdi était né ici, il aurait été Tsitsanis
ou Theodorakis, et si moi j’étais un Italien, j’aurais toujours
fait des opéras.
En composant
des opéras, je peux m’adonner à la mélodie,
l’opéra étant d’abord une suite mélodique. Dans
mon opéra “Medea” cette “suite” dure cinq heures et demie, sans
récitatifs. Tout est mélodie. Après,
mélodie et rythme se conjuguent. La mélodie est
horizontale, mais elle doit s’appuyer, elle a besoin de piliers, et les
piliers ce sont les rythmes et c’est l’harmonisation. La langue
harmonique paraît chez moi très simple, mais elle est
très travaillée. C’est un langage qui est le fruit de
cinquante ans d’expérience maintenant. Ainsi, quelqu’un qui
étudie ma musique, je crois qu’il y aura beaucoup de surprises
quand il va analyser le langage harmonique de “Medea” ou d’“Elektra”.
GW:
Ce que j’ai constaté dans “Medea” et dans “Elektra”, c’est que
la voix de Medea ou celle d’Oreste constituent des flux
indépendants, et les instruments, les cordes d’un
côté, les bois de l’autre, sont également comme des
courants musicaux séparés. L’orchestre ne prend de fait
pas la courbe mélodique des solistes, mais il prend des courbes
autonomes, quitte à soutenir les voix.
MT: Tu as tout-à-fait raison.
Je travaille un opéra comme un oratorio ou un symphonie. C’est
une énorme symphonie, un énorme oratorio, et j’ai
l’espoir que dans les opéras, on verra finalement quelle est la
différence entre moi et d’autres compositeurs et qu’on on ne
pourra plus juger la tragédie antique sur la seule parole, comme
maintenant, mais avec la musique, ma musique, car ainsi, on est
beaucoup plus proche de l’esprit antique.
Electre
et l’harmonie universelle
GW:
Qu’en est-il de la structure musicale d’ “Elektra”?
MT: Il y a pour Clytemnestre et pour
Electre de grands airs; celle-ci a un thème très doux,
comme une chanson. C’est le grand thème principal qui sera
repris par Chrysothemis et qui finit la tragédie.
J’ai suivi
mot à mot le texte de Sophocle qui m’a donné la
possibilité d’aller plus loin, toujours plus loin, mais je crois
que tout est aria, tout est mélodie, et je crois qu’il y a
encore plus de diversité mélodique que dans “Medea”,
parce que “Medea” était une première étape
seulement.
GW:
Est-ce que dans le développement de ton travail, il y a toujours
le principe fondamental de ta démarche qui consiste à
réintroduire des thèmes anciens de ton oeuvre, ce que
Peter Zacher a déterminé comme “contrefacture”?
MT: Oui, il y a des thèmes que
je ne voulais pas qu’ils restent dans l’ombre et qui reviennent tout
seuls. Quand je compose une ligne mélodique, à un moment
donné, je suis conduit, sans le savoir, vers un thème qui
n’est pas nouveau, mais qui soudain est là. Il y a dans ainsi
dans mon oeuvre récente des thèmes qui datent de ‘42 et
qui vont jusqu’à aujourd’hui.
Dans
“Elektra”, il y a un thème des “Visages du soleil”, un
thème des chansons enfantines, très beau, qui est
très développé. Dans les choeurs de
l’opéra, il y un thème des chansons de lutte, celui de la
“Terrasse”, et il y a, évidemment, tous les thèmes de la
musique que j’ai composée pour le film de Cacoyannis qui s’y
retrouvent. C’est toujours cette volonté que j’ai de
considérer toute mon oeuvre comme une grande unité, tout
comme je considère l’évolution culturelle dans ses
aspects unitaires.
Voilà
pourquoi, j’ai toujours voulu mettre en musique une tragédie
entière, et je l’ai voulu d’autant plus qu’on sait que les
grands auteurs de tragédies dans l’antiquité
étaient aussi des compositeurs. Sophocle a écrit de la
musique pour ses tragédies. On en a trouvé des traces. La
tragédie était donc chantée d’un bout à
l’autre, pas seulement les parties du choeur, mais aussi les textes des
solistes.
Nous les
Grecs, nous pouvons nous identifier de façon exceptionnelle avec
l’esprit de la tragédie. Personnellement, j’ai commencé
à travailler sur elle avec le Théâtre National,
à Epidaure et à Athènes, dès les
années 50, et je ne sais plus combien de musiques de
scène j’ai mises sur les oeuvres d’Aristophane, d’Eschyle, de
Sophocle, d’Euripide.Il n’est donc que normal que je retourne à
ces trésors, parce que pour moi “Medea” ou “Elektra”, ce ne sont
pas deux mille ans dans le passé, mais c’est le monde
contemporain, le monde déchiré d’aujourd’hui. Les
sentiments d’Electre, d’Oreste sont toujours valables, les drames sont
les mêmes de nos jours.
C’est pour
cela que, dès les années 60, j’ai voulu ressusciter
l’esprit de la tragédie en Grèce, et que j’ai
écrit la première tragédie populaire moderne, la
“Ballade du Frère mort”.
J’ai pris
alors la mythologie contemporaine, la guerre civile, comme symbole,
mais je m’étais avancé trop loin à cette
époque-là. En effet, le thème de la guerre civile
était tabou. Ceux qui étaient concernés par cette
lutte fratricide, étaient sous la terre, morts,
massacrés; alors que les autres ne voulaient pas qu’on en parle.
Ils ne voulaient pas qu’on parle de Makronissos, île de la
torture et de la honte, parce qu’ils avaient mauvaise conscience. C’est
pourtant fait, car moi je l’ai fait.
Aussi, je
retourne maintenant aux sources grecques antiques, non seulement avec
le sentiment et l’intention de faire quelque chose de contemporain,
d’actuel, mais encore, avec la conviction qu’avec nos mythes, je peux
exprimer l’esprit de l’harmonie universelle.
GW:
Tout le drame dans “Elektra” concerne le fait d’enfreindre la loi de
l’harmonie universelle, si je t’ai bien compris.
MT: Agamemnon tue sa fille: il va
contre la loi universelle; Clytemneste tue Agamemnon:elle va contre la
loi universelle; Electre et Oreste deviennent comme des instruments de
la loi universelle, de la grande loi de l’harmonie universelle, mais,
en tuant leur mère, ils continuent l’enchaînement et
rentrent dans un autre cycle du crime. On ne peut pas en sortir, et ce
qui vaut pour eux, est valable en général. L’homme ne
peut pas sortir du cycle du crime. Nous sommes condamnés
à être maudits, parce nous sommes peut-être les
seuls êtres sur la terre et dans l’univers qui ne respectent pas
la loi de l’harmonie universelle.
GW:
Pourquoi Electre te tient-elle tellement à coeur?
MT: Une fille qui est tellement seule,
une belle fille, une princesse qui s’est mariée avec l’ombre de
son père, qui aime tant son père... : Il y a quelque
chose de magique dans cette figure. De l’autre côté, sa
haine contre sa mère est quelque chose qui n’est pas naturel non
plus. Electre aime l’ombre de son père, elle aime son
frère, Oreste, le libérateur, qui est aussi symbole de la
dureté, du sang. Il vient là, par amour pour sa soeur et
pour son père qu’il doit venger, et, en le faisant, il devient
victime à son tour. Regarde aussi Clytemnestre qui a vu son mari
tuer sa fille. On parle d’elle, mais on ne parle pas de Cassandre. En
effet, Agamemnon amène sa maîtresse dans le palais. C’est
le pur patriarchat. Clytemnestre, la femme qui tue son mari, c’est le
matriarchat. Patriarchat - matriarchat, sont des constituantes
très profondes de la civilisation et de leur évolution,
et j’ai l’impression qu’avec les caractères de Clytemnestre et
d’Electre, je vais aux sources de l’être humain, je descends
très profondément dans l’âme humaine, j’exprime le
profond du profond de l’âme humaine.
Quand tout
cela m’est devenu clair et que j’ai essayé de le restituer avec
ma façon personnelle, musicale, j’ai senti que je
m’accomplissais.
J’ai
vécu maintenant cinq années, en travaillant sur les
textes d’Euripide et de Sophocle, cinq ans qui sont les meilleures de
ma vie, parce que toute la journée, le plus souvent en face de
l’Acropole et avec l’impression que ma maison repose sur les fondations
de la maison de Sophocle (car on sait qu’il habitait là
où je vis maintenant à Athènes), j’ai
été plongé dans l’harmonie universelle que je
recherche.
Guy
Wagner
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Ces déclarations font partie
d’entretiens avec
Mikis Theodorakis qui ont eu lieu à Vrachati du 21 au 23 juillet
1994. Ils se retrouvent, plus détaillés, en traduction
allemande dans “Guy Wagner: Mikis Theodorakis. Ein Leben für
Griechenland”, Editions
PHI, Reihe Musik, No.412, Impression: polyprint.
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