Editorial Le gouvernement au aussi, sinon avant tout, une responsabilité culturelle (II)Les dés sont jetés: un résultat est sorti des urnes qui laisse perplexe, c'est le moins que l'on puisse dire. Au moment où j'écris ces lignes, les négociations entre CSV et DP pour une nouvelle coalition relayant celle des chrétiens-sociaux et des socialistes, viennent tout juste de commencer, et on ne saurait dire pour le moment quand et comment elles vont aboutir. Mais le fait seul qu'un parti entre dans le gouvernement qui a une autre conception de l'Etat que les partis qui ont formé la coalition précédente, une conception exigeant moins d'Etat et davantage d'initiative privée, moins d'interventions de l'Etat, plus de soutien du secteur économique, m'oblige à rappeler un précepte, une exigence qui, pour ainsi dire, n'est presque plus de mise, mais demeure à mon avis indispensable. Le citoyen n'a pas seulement des obligations vis-à-vis de l'Etat, mais l'Etat en a aussi vis-à-vis des citoyens. Et l'obligation de soutenir et de promouvoir la culture et ses acteurs est aussi prépondérante que celle de fournir une bonne éducation à tous les jeunes de la société sur laquelle le pays fonde son avenir, des moyens de communication ou des infrastructures en tous genres. Il faut donc que l'Etat offre aux acteurs culturelles les conditions matérielles indispensables. Comme je l'ai dit, il y a quinze jours: l'État doit prendre en considération les attentes, les aspirations, les exigences des créateurs et acteurs et essayer, ensemble avec eux, de les guider, de les orienter et de leur donner les moyens nécessaires en infrastructures et en finances, qui feront, enfin, que ceux qui veulent travailler sur le terrain, qui veulent créer et contribuer à un mieux-être dans la société, ne soient pas empêchés, comme c'est si souvent le cas chez nous, par de contraintes matérielles et financières, de réaliser leurs projets ou de les réduire tellement qu'ils deviennent méconnaissables. Il est évident, et cela se répercute quotidiennement, que le secteur culturel ne peut pas vivre de lui-même et ne peut pas être profitable, voire, il ne doit pas l'être! Il est évident aussi qu'on ne peut pas y appliquer les lois du marché. On ne peut pas livrer les créateurs et interprètes aux puissances de l'argent et aux faiseurs économiques: la catastrophe culturelle qui s'est abattue sur les anciens Pays de l'Est nous donne suffisamment la mesure de ce qu'est le hideux visage du capitalisme pur et dur – ce qui a p.ex. comme conséquence, qu'actuellement dans les länder de feu la RDA, seulement 23% de la population considèrent encore la démocratie comme le meilleur système politique. Il faut que l'Etat respecte les responsabilités qu'il a vis-à-vis de ses citoyens, en particulier celle de mettre à leur disposition les moyens nécessaires, des moyens suffisants pour leur développement et leur bien-être social et culturel. * Cette exigence adressée à l'Etat, pour ce qui est des conditions matérielles, implique d'abord que le pays se soit doté des infrastructures indispensables pour abriter et montrer les réalisations actuelles. Nous savons très bien que notre passé, trop longtemps et trop brutalement dominé de l'extérieur, et que la nécessité de la simple survie ont empêché la création culturelle pendant de longs siècles. Nous n'avons guère de passé culturel. Aussi faut-il que nous documentions notre présent qui, lui, s'est enrichi d'une réelle création artistique. Permettons donc à cette création de se dire et de se montrer! Dans le domaine des infrastructures, beaucoup a été fait ou est en voie de réalisation, et le mérite en revient autant au gouvernement, en particulier au ministres de la culture et des bâtiments publics, qu'à tous ceux qui, durant de longues années ont lutté pour que notre pays se dote des infrastructures que possèdent les villes qui nous entourent. Loin donc de soutenir la démagogie de certains partis qui parlent du coût élevé des grandes constructions culturelles - les mêmes n'ont jamais rien trouvé à redire au prix d'infrastructures sportives ou routières, et pourquoi faut-il que ce soit toujours la culture qui doive être le parent pauvre - et il est à la fois absurde que stupide de mettre en balance des réalisations sociales et des constructions culturelles: il faut les deux, tout simplement! Pour la prochaine législation, deux réalisations doivent maintenant devenir prioritaires, et nous en avons longuement parlé dans ces colonnes mêmes: la salle nationale de concerts et le centre de rencontre de Neumünster; nos lecteurs savent pourquoi ces réalisations nous paraissent tellement nécessaires. Nous aimerions ajouter: Nous comprenons parfaitement qu'il y ait des hésitations, notamment après la mauvaise approche initialement faite pour le "Musée Pei": il faut effectivement savoir comment gérer de nouveaux lieux; ce n'est qu'ainsi qu'est garantie leur réelle utilité, sinon leur nécessité. Nous avons ici même fait des propositions concernant les deux infrastructures. Ce ne sont, certes, pas les seules qui soient possibles, mais ce sont des propositions parfaitement réalisables. De toute façon, il sera utile, sinon indispensable de se concerter avec tous les responsables dans le domaine de la musique pour la salle philharmonique: des institutions aux formations concernées, des interprètes aux organisateurs de concerts; de même qu'avec les associations qui sont censés donner vie au CCRN. Cette concertation ne doit pas seulement être sporadique, mais se faire pendant toute l'élaboration de la programmation, car ce n'est qu'ainsi qu'on arrivera à une démocratisation de la culture qui fait encore largement défaut chez nous. * L'Etat ne peut pas tout déléguer à des conseils d'administration, il ne peut pas mettre les gérances des structures et infrastructures culturelles qui tombent sous sa responsabilité tout simplement dans les mains d'établissements publics, d'associations sans but lucratif e.a., surtout que d'un côté, ces structures s'orientent trop souvent sur les règles de marché et sont composées de personnalités, certes, méritoires de notre société, mais qui n'ont trop souvent que très peu de connaissances de ce qu'ils sont censés gérer. Ainsi, on est en droit de se demander comment s'est faite la composition du conseil d'administration du futur Musée Grand-Duc Jean. Pourquoi les artistes, les créateurs n'y sont pas représentés? Il en est de même de la Fondation Henri Pensis. Ou y trouve-t-on ceux qui créent la musique? Ceux qui l'enseignent? Ceux qui en font la promotion? Comment se fait-il que dans tant de ces structures, on retrouve toujours les mêmes représentants des ministères de tutelle qui, de toute façon, surchargés de travail qu'il sont, n'ont guère d'aperçu global et trop souvent ne font que semer la pagaille? * L'avenir culturel est à ce prix: L'Etat accorde les aides, le soutien, la promotion, les coups de pouce indispensables; les créateurs et acteurs participent à la conception, à l'élaboration, à la gestion d'une politique culturelle qui permettra à tout un chacun qui se sent concerné, de participer à l'irrésistible dynamique qui constitue une part essentielle de la culture et qui sera une nouvelle richesse, certes, pas toujours chiffrable, mais réelle, une richesse qui donnera une nouvelle dignité à notre société et à notre pays. Guy Wagner |
© Guy Wagner, kulturissimo (Tageblatt) - 23.06.1999 Retour articles de presse... |
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