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Dans un article du „Guardian“ (11.03.06), Edna O’Brian a écrit sur Samuel Beckett:
„C’est le presque rien, comme la presque folie, qui constitue la
dynamique et l’impulsion du grand art. Fragments. Explétifs. Minuties.
Des hommes sans légende qui ressemblent à des personnages bibliques, se
lamentent de leur propre montée vers Golgotha avec pleins de gestes et
améliorent leur malheur en se racontant à eux-mêmes et à nous des
histoires. Ce qu’il y avait eu d’habile et de labyrinthique était
abandonné, afin d’aller plus en profondeur, vers les zones les plus
terrifiantes de l’existence ...“ |
Samuel Beckett, né il y a tout juste cent ans, est unique, et on comprend pourquoi un monde en train de rejoindre „les zones les plus terrifiantes de l’existence“
se retrouve en cet auteur pour qui le plus grand des péchés est d’être
né et qui a si parfaitement su exprimer la condition de l’être-là.
Lui savait que „rien n'est plus drôle que le malheur“ (Fin de partie), lui conseillait: „ Ne disons pas de bien de notre époque, elle n'est pas plus malheureuse que les précédentes“ (En attendant Godot), mais il consolait aussi: „Les larmes du monde sont immuables. Pour chacun qui se met à pleurer, quelque part un autre s'arrête.“ (ibid.)
Il est donc normal que kulturissimo
consacre le point de mire d’avril à Sam Beckett qui a si profondément
bouleversé la prose et le théâtre, en déterminant de façon radicale les
inquiétudes d’un chacun qui s’interroge sur le Quoi où et surtout sur le pourquoi de la condition humaine.
Aujourd’hui, ses images visionnaires sont entrées dans la conscience
collective, et il n’y a qu’à évoquer celle de deux clochards qui
attendent un certain Godin ... Godet ... Godot , ou celle
d’un aveugle sur son trône de misère près de ses parents enfouis dans
des poubelles, – enfouis comme le sont le trio adultère de „Comédie“ dans des jarres et Winnie dans son tumulus.
Quel a été cependant le choc quand, il y a cinquante, quarante, trente
ans, nous avons été pour la première fois confrontés à des
illustrations aussi radicales de notre existence. Aussi, le fait que
nous ayons assimilé ces visions dantesques montre-t-il à lui seul que
celles-ci ont été justes: Nous avons pu nous identifier à elles.
Voilà pourquoi nous rendons hommage à Beckett, modestement, mais
fièrement. Pour nous, il s’agit de continuer la démarche d’engagement
et de fidélité qui est la nôtre depuis les débuts de notre publication.
Nous offrons ce numéro à celles et ceux qui viendront voir „Endspill“ dans la traduction en luxembourgeois que j’ai eu le privilège de réaliser et qui paraîtra ce jour même (avec Godot, Katastrophe, Wat wou) en livre aux éditions phi.
Nous y associons des témoignages personnels, mais aussi un dossier implacable.
En étudiant la vie de l’auteur irlandais, en particulier à travers
l’incontournable biographie de James Knowlson, un fait m’a sauté aux
yeux: Avec son groupe Gloria SMH, Beckett, le résistant, a
été trahi aux nazis par un abbé d’origine … luxembourgeoise qui sera
fusillé comme criminel de guerre.
Il importait que cela fût rappelé dans ce numéro spécial qui, à côté de
ses rubriques habituelles, a le plaisir d’accueillir de nouvelles
signatures, dont celle de Theo Leydenbach. Il nous parle d’Adorno,
grand admirateur lui aussi de Sam Beckett, à qui il voulait dédier
l'ouvrage inachevé de sa Théorie esthétique.
Bonne lecture.
Guy Wagner
p.s.: Plus que 1.006 jours de Bush.
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