| DECLARATION FAITE DEVANT
PUBLIC
par Jean MARTINELLI,
dimanche, le 12 décembre, à 18 heures,
à l'issue de la dernière représentation de
SAINT'EULOGE DE CORDOUE de Maurice CLAVEL,
au Théâtre du Vieux Colombier - Jacques Copeau.
Il y a plus d'un mois, à
la lin de la dernière représentation du Théâtre
de l'Ambigu, un comédien parlait au public pour l'informer de la
fermeture du théâtre, de sa future démolition.
Aujourd'hui, la même cérémonie!
Adieu ! au théâtre du Vieux Colombier - Jacques Copeau pour
la dernière représentation sous la direction et la responsabilité
de Bernard JENNY.
Dans un mois, ce sera peut-être un autre théâtre, puis,
un autre théâtre dans trois mois, puis ainsi de suite . .
.
Si des mesures générales ne sont pas prises d'urgence —
et c'est un cri d'alarme et d'angoisse avant le naufrage ! — vous,
les" spectateurs et nous ,,les" comédiens, auront probablement
perdu dans un an presque la moitié des théâtres privés
de Paris.
Après les démarches .stériles", après
des conversations autour d'une table en bois blanc ou recouverte d'un
tapis vert ou autour d'un bureau surchargé de dorures, les théâtres
privés savent maintenant qu'ils ne traversent plus une crise, mais
qu'ils sont condamnés dans un jour plus ou moins proche à
fermer leur porte sous l'oeil indifférent des principaux responsables.
Mesdames et Messieurs, vous venez d'assister à la dernière
représentation d'Euloge de Cordoue de Maurice Clavel, pièce
montée, mise en scène et animée par Bernard Jenny.
Malgré une presse unanime — la plupart des critiques ont
salué cette oeuvre comme la révélation du théâtre
français, de ces 10 dernières années, malgré
l'affluence toujours croissante du public pour venir écouter cette
pièce. Bernard Jenny, ne pouvant plus se faire entendre et attirer
l'attention sur le Vieux Colombier et son action culturelle par aucun
Ministère, a, pour rester honnête envers lui-même et
envers les initiatives artistiques dont il était ,la tête",
paralysé par les charges fiscales et parafiscales, a préféré
s'adresser au seul Ministère qui pouvait encore lui ouvrir les
portes ' le Ministère de !a Justice.
Réduit à cette ultime et dernière extrémité,
il est contraint aujourd'hui d'abandonner le poste que, durant dix années,
il a su animer avec des spectacles incontestables et incontestés,
tels que :
— Récital ,,Leo Ferré",
— ,,La Nuit des Rois" de Shakespeare.
— ,,0n ne sait comment" de Pirandello,
— La trilogie de Paul Claudel (l'Otage, le Pain Dur, le Père
Humilié),
— ,,Noces de Sang" de Lorca,
— ..Lucrèce Borgia" de Victor Hugo,
— ,,Liola" de Pirandello,
et aujourd'hui: ..Saint Euloge de Cordoue" de Maurice Clavel,
sans compter les multiples activités qui ont contribué à
perpétuer le prestige du Vieux Colombier durant ces 5 dernières
années, tant en France qu'à l'étranger :
— Les Tournées du Vieux Colombier,
— Les Mardis du Vieux Colombier,
— Les Marionnettes du Vieux Colombier,
— Les Matinées Classiques du Vieux Colombier,
— L'Ecole du Vieux Colombier,
Du monde entier, télégrammes et lettres prouvent l'émotion
que suscite depuis des semaines cet état de fait.
Notre seul espoir aujourd'hui, c'est que la France, principale intéressée,
n'oublie jamais que ces murs ont vu naître et grandir des hommes
comme : COPEAU, JOUVET, DULLIN et combien d'autres, comédiens et
hommes de théâtre qui ont fait et font encore le prestige
de la Culture Française dans le monde.
Ils ont droit à notre respect et à notre égard, même
si d'aucuns l'oublient !
Ce n'est rien que leur exemple et la ligne qu'ils nous avaient tracés
que nous, directeurs, metteurs en scène, auteurs, décorateurs,
musiciens et comédiens, nous voulions suivre dans ces murs mêmes.
Si vous, le" public, depuis des années vous nous avez entendu
et suivi, c'est que vous sentiez au fond de vous à quel point ce
théâtre est l'un des berceaux les plus représentatifs
de l'Art Dramatique d'hier et d'aujourd'hui.
Le théâtre privé, le théâtre libre, est
maintenant condamné !
Notre profession entière est en danger; c'est en son nom que je
vous demande dans cet instant critique d'observer une minute de silence
et de recueillement, en priant du fond de nos cœurs que dans l'avenir
un tel lieu ne puisse en aucun cas être désaffecté
et voué à d'autres célébrations que celles
pour lesquelles il était destiné.
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Ce n'était pas fini... Heureusement!
D'octobre 1968 à novembre 1969, Laurent Terzieff s'installe
au "Vieux Colombier", monte Murray Shisgal, James Saunders,
Andreieff (la Valse des chiens).
Le théâtre étant menacé de fermeture, Marthe
Mercadier entreprend de le sauver, multiplie et diversifie les activités...
En vain.
Le bail n'est pas renouvelé, et le Vieux-Colombier ferme en
septembre 1973. On parle de le démolir, les comédiens
manifestent.
La salle est inscrite à l'inventaire supplémentaire
des Monuments historiques, puis rachetée par l'Etat en 1986.
Elle sera attribuée à la Comédie-Française
en 1989. Le 7 avril 1993, les portes du Théâtre
du Vieux-Colombier se sont à nouveau ouvertes.
La crainte exprimée par Jean Martinellei, le 12.12.1965 était
bien fondée: Sans le rachat par l'État en 1986 et la
volonté d'en faire la seconde salle de la Comédie-Française,
ce lieu essentiel de l'histoire théâtrale moderne aurait
bel et bien disparu.
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