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Photo: Roby Raus |
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Maurice
Clavel, philosophe, écrivain, journaliste est né
à Frontignan en 1920. En 1942, il s’engage dans
la Résistanceoù il fait la connaissance de Sylvia
Montfort. Il est en 1944 chef des FFI d’Eure et Loir
("Sinclair") et participe à la libération
de Chartres. Il accueille le Général de Gaulle
sur le parvis de la cathédrale et devient un gaulliste,
fervent militant du RPF. En 1944, il est nommé professeur
de philosophie au lycée Buffon.
Il écrit dans Combat de 1955 à 1960.
Il est passionné de théâtre, notamment
du fait de son mariage avec Sylvia Montfort. Jean Vilar le
fait nommer secrétaire général du TNP.
En 1959, il s’engage à l’UDT (Union démocratique
du travail) rassemblant des gaullistes de gauche. Il collaborera
au Nouvel Observateur de 1964 à sa mort en
avril 1979.
En 1965 il retrouve la foi catholique. C'est l'année,
où sa pièce "Saint Euloge de Cordoue",
tournant précisément autour des thèmes
de la foi et de la grâce, est créée au
Théâtre d'Esch avant sa carrière au "Vieux
Colombier" qui fermera peu après, en décembre
1965.
La même année, après la disparition à
Paris en octobre de Medhi Ben Barka, Maurice Clavel prend
ses distances avec les gaullistes, car il voit derrière
le
complot qui a conduit à l'assassinat du principal leader
de l'opposition marocaine - ennemi juré de la CIA -
non seulement des personnalités influentes du système
gaulliste en place, mais à ses yeux, le Général
s'était fait - consciemment ou inconsciemment - leur
complice. Il adresse au Monde un article qui affectera
le Général: "J’ai lu l’article
de Maurice Clavel. Il bat complètement la campagne.
Croit-il que je suis le général de Gaulle pour
les 'gaullistes'? Croit-il que je le suis pour Maurice Clavel
et à son gré? Non, je tâche de l’être
pour la France. À cet égard, je prétends
savoir mieux que personne (gaullistes et Maurice Clavel compris)
ce que je dois faire et comment je dois le faire pour la servir
à mesure. Et le reste m’est, non toujours indifférent,
mais toujours sans poids et sans effet." (De Gaulle:
Lettres, notes et carnets, tome V)
Le 7 février
suivant, le Général fait tenir le billet suivant
à Clavel: "Mon cher ami, moi aussi, comme vous,
je n’adore que Dieu. Mais moi aussi, comme vous, j’aime
surtout la France. Et puis je vous aime, et c’est pourquoi
je ressens votre éloignement. Si vous voulez, revenez
me voir. Nous 'causerons'. Amicalement vôtre."
Ce billet
fera écrire à Maurice Clavel, dans sa contribution
au Cahier de l’Herne consacré au Général,
un commentaire émouvant.
En
1968, il écrit: "Avant mai j’étais
quasiment un contemplatif", et fait sa propre révolution
en quittant le corps professoral et devenant un prophète
de la contestation.
En 1971 il fonde avec Jean-Paul Sartre l’agence de presse
Libération et en décembre 1971, au
cours de l’émission télévisée
"A Armes Egales", où il est opposé
à Jean Royer, gaulliste et maire de Tours, il découvre
en direct que les producteurs de l’émission
ont coupé le passage de son reportage où il
évoque les sentiments ambigus du Président Pompidou
avec la Résistance et les résistants. Outré
par ce qu’il considère comme de la censure, il
quitte le plateau avec fracas et, s'adressant aux producteurs,
leur lance un "Messieurs les Censeurs bonsoir!"
qui fera date.
Ebloui par Vézelay, il s’y installe en 1973 avec
sa femme Elia Clermont - l'interprète de l'héroïne
de "Saint Euloge de Cordoue" - et ses deux garçons,
mais n'en profitera malheureusement pas longtemps: le 23 avril
1979, il sera terrassé par une crise cardiaque. Il
n'avait que 59 ans.
"Philosophe de profession, essayiste, romancier,
journaliste transcendantal, polémiste de tempérament,
contestataire de vocation, gaulliste et gauchiste, il sut
montrer que la lutte contre les formes multiples de la barbarie,
le racisme, le totalitarisme, la haine de la culture et de
la pensée est indissociable de la divination de l'homme",
devait souligner le principal du collège d'Avallon
dix ans après sa disparition. Le collège porte
maintenant son nom.
Le 14 octobre 1965,
la pièce "Saint Euloge de Cordoue" a été
créée au Théâtre d'Esch. La veille,
son auteur, Maurice Clavel, faisait une conférence
sur le thème: "Destin et Liberté dans le
Théâtre grec et occidental". A cette occasion,
j'avais la possibilité de le contacter. Le lendemain,
jour de la création, ii m'accorda un long entretien...
qui a dû lui plaire, comme en témoigne sa dédicace
dans mon Livre d'Or.
•
Qui êtes-vous, Monsieur Clavel?
— Si je le savais! J'ai longtemps cherché qui
j'étais, finalement je n'attache au problème
plus aucune importance. Ma destinée n'en était
pas une. C'est peut-être aussi à cause de cela
que j'écris des oeuvres tragiques. Les oeuvres, c'est
même beaucoup dire, les ouvrages écrits sont
des essais involontaires de rattraper un déséquilibre.
Evidemment à ce titre "Euloge" est la plus
importante, celle qui a apporté à ce problème
de la destinée —puisque vous avez bien voulu
le poser — un certain remède.
• Comment êtes-vous venu au sujet de ,,Saint
Euloge de Cordoue"?
— Je l'ai trouvé par hasard dans une "Chronique".
C'était un tel sujet pour moi, que cela m'a rendu 1res
modeste, très humble. J'ai voulu attendre, attendre,
attendre, attendre... Je l'écrirais quand je ne pourrais
pas faire autrement.
• Quelles ont été les données
historiques que vous avez trouvées sur Saint Euloge?
— Des données ? Oh, j'en ai trouvé très
peu: Euloge qui était le jeune animateur des chrétiens
de Cordoue, rencontre une jeune fille très, très
belle, une grande dame, et — comment dirais-je ? —
il s'éprend de son âme. Il est prêtre.
Est-ce seulement de son âme qu'il s'éprend? Est-ce
qu'il n'y a pas là une sorte d'ambiguïté
qui lui fait frôler l'abîme? Et par une sorte
de miracle, de grâce — car comme dit Bernanos:
"Tout est grâce" —, tout ce qui arrive
est adorable, même le pire. Elia Clermont qui joue Flora,
a dit à la télévision: "Flora, c'est
le caprice, la fantaisie, une sorte d'insupportabilité
à soi-même qui est l'attente de la grâce...",
et elle a ajouté, ce qui m'a un peu éclairé:
" ... et qui en est le premier effet." Oui, tout
est grâce! Et je crois que c'est une grâce que
l'angoisse. Et j'en viens à une de mes grandes idées,
si j'ose m'attribuer quelque grandeur: s'il y a tant d'angoisse
aujourd'hui, c'est peut-être une possibilité
de grâce pour le monde moderne qui va, à mon
avis, à sa perte. Encore faudrait-il qu'il pût
et qu'il sût déchiffrer cette grâce, la
reconnaître.
• Nous touchons au fond du problème de
,,Saint Euloge de Cordoue".
— Oui, Euloge a toujours eu la grâce. Mais cette
grâce, ne serait-ce que pour une épreuve plus
fortifiante, plus purifiante, pour ce que certains spiritualistes
appellent: les voies de rigueur de la grâce, cette grâce
lui fait croire à une impureté.
• Pourriez-vous me donner quelques indications
sur les personnages de votre pièce, afin de les définir
plus exactement et de les délimiter par rapport à
Euloge ? Je cite Zyriab ...
— Zyriab, c'est un peu mon passé, c'est-à-dire,
le "stade esthétique", comme dirait Kierkegaard,
le stade de la jouissance, d'une soif un peu impostrice d'éternité
dans la jouissance, le plaisir, l'art pour l'art, à
quoi je ne crois plus, mais qu'il faut justement dépasser.
• Zyriab fait fouetter Flora; il lui fait donner trente
coups sur la nuque "pour la marquer".
— Oui, voilà le sentiment profond de Zyriab.
A mon avis, il est amoureux d'Euloge. Il a eu une sorte de
coup de foudre pour lui. En même temps il se venge de
la femme qui occupe l'âme d'Euloge, Mais il a encore
pressenti, lui, l'esthète, qu'il y avait entre Euloge
et Flora une histoire mystique, une stade supérieur.
Et au fond, c'est une humilité de Zyriab; il a voulu
dans une certaine mesure y contribuer. Il rend un sacrifice
mystique à Euloge.
• Quelle est l'importance du personnage d'Alvaro
par rapport à la destinée d'Euloge?
— Du point de vue extérieur, Alvaro est l'Horatio
d'Euloge. Il est plus calme, plus pondéré, plus
modéré, plus équilibré. Mais c'est
une sorte de destinée inverse d'Euloge. Euloge paraît
être le mystique, Alvaro, l'homme raisonnable. Mais
comme j'ai pris soin de le souligner dans l'épilogue,
Euloge, à la fin de sa vie, est sur le point de devenir,
est devenu, l'homme raisonnable, cependant qu'Alvaro, dans
sa douleur et dans la purification de cette douleur, est devenu
un grand mystique. J'ai voulu souligner dans ce problème
de la grâce l'apparence de caprice de la grâce,
par rapport à toute prévision logique humaine.
J'aurais voulu que ces destinées soient absolument
illogiques et qu'on pressente vaguement qu'il y a une logique
supérieure. Mais laquelle? Je ne veux ni ne peux l'expliquer.
Les voies de Dieu, on ne les explique pas. il n'y a aucun
système compréhensible de la grâce, et
je rends l'admirable mot de Pascal, trop peu connu: "Sans
ce mystère le plus incompréhensible de tous,
nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes."
• Quelle importance attribuez-vous à
Jean, le marchands de fruits?
— Tout d'abord Jean est historique, c'est un des premiers
martyrs de Cordoue. Il servait pour moi surtout d'occasion
à Euloge et Flora de recevoir le premier coup de la
grâce,
• C'est la mort de Jean qui conditionne le délai
d'un an que Flora et Euloge se donnent...
— Oui, ils se donnent en quelque sorte une dernière
chance. Ils ne savent pas si c'est pour Dieu qui a décidé
à leur place de prendre leur Temps, au sens le plus
fort du mot, ou pour eux-mêmes.
• Et Félix?
— Ah, c'est un des personnages qu'il m'a été
le plus intéressant et le plus douloureux à
traiter. Il force la sympathie, ne serait-ce que par ses remords.
Mais ses remords n'arrivent pas à leur terme, à
la libération. C'est le côté un peu tragique
du christianisme selon moi. Il y a un certain stade d'endurcissement,
d'aveuglement, un certain pli à partir duquel il est
trop tard: on ne peut plus aimer Dieu; et je crois que c'est
la damnation.
• La jeune fille musulmane de l'épilogue
a une importance capitale dans la pièce : Elle rappelle
Fiora à Euloge...
— Permettez-moi de critiquer pour la première
fois une de vos expressions. Si vous dites: "Elle rappelle
Flora", c'est trop intellectuel. Devant la jeune fille,
Euloge est le même mystiquement que devant Flora, au
sens où la madeleine de Proust est mystiquement la
même. Soudain le temps est retrouvé. On est dans
le même état et on sait qu'on est dans le même
état. On n'y est pas, parce qu'on le sait, mais on
le sait, parce qu'on y est. Il y a là une sorte d'unité
existentielle, une sorte de rappel d'Eternité dans
le Temps. Ainsi lui, vieux prélat a le même sentiment
avec une petite fille — que dis-je ? — le même
être qu'il avait à vingt ans pour cette fille
de vingt ans. Donc, c'est que les vingt ans n'entraient pas
en jeu, c'est que c'était bien une prédilection
d'âme, alors qu'il a cru le contraire. On peut avoir
une âme de prédilection!
• Ici le problème du Temps est nettement
posé.
— Oui, c'est là que le Temps intervient, l'arrivée
de l'Eternité. C'est ce qu'il y a d'incompréhensible
et d'évident. Je me permets de citer un mot de Barrès:
le "mystère en pleine lumière".
• Euloge se pose alors la question: ,,Je t'ai
donc aimé d'un pur amour, et je ne le savais pas."
— Oui, et c'est le sujet de la pièce. C'est l'exploration
religieuse de l'inconscient, ou une exploration de l'inconscient
religieux.
• Maintenant Euloge trouve la paix ...
— Oui, l'immense paix, une sorte de joie puérile.
La pièce finit presque comme un film de Charlot sur
le plan mystique. J'ai rajouté même au texte:
"Je me suis cru tenté, et je ne l'étais
pas plus qu'avec toi." — Voilà la clé.
Mais quelle est la différence entre une tentation et
une apparence de tentation? Un logicien s'y essoufflerait,
un exégète de la vie spirituelle n'arriverait
pas à y répondre, car c'est à chacun
de nous de le voir. Il n'est pas facile de vivre, surtout
spirituellement.
• Euloge est donc prêt à mourir.
En marge de mon livre, j'ai écrit: "Enfin."
— Enfin? Mais c'est ça, oui! Et votre ,,enfin"
recoupe une de mes pensées profondes, ma seule ironie
vis-à-vis d'Euloge: qu'à vingt ans, il pousse
tout le monde au martyre et qu'il meurt à cinquante
ans; il est temps! Et tout se passe comme si sa destinée,
sa grâce, ou, pour parler avec Sartre, son projet originel,
son choix des choix avait été d'offrir à
Dieu la plus belle des gerbes de martyrs et d'être lui-même
le dernier épi qui servira en même temps de lien
à la gerbe.
• Quelle est l'importance des deux moines dans
le prologue?
— Il y a cette idée de la prière. La pire
disgrâce apparente d'Euloge, ce sera la perte de la
prière, du recueillement, de la consolation spirituelle
de la prière. Mais les moines prient pour lui sur la
montagne: c'est l'échange mystique de l'église
chrétienne.
• Les caractères si différents
des deux moines reflètent aussi l'ambiguïté
du personnage d'Euloge.
— Exactement.
• L'évêque de Cordoue...
— Il représente le clergé dans ce qu'il
peut avoir de mesquin dans ses préoccupations politiques,
et il offre en quelque sorte le modèle, l'archétype
avant la lettre, de ce que risquera de devenir Euloge, de
ce qu'est devenu Euloge à l'épilogue. Et même
le jeu d'Euloge vis-à-vis de Maxence et de Flavien
n'est pas sans rappeler le Jeu de l'évéque de
Cordoue vis-à-vis d'Euloge à vingt ans.
• Dans votre pièce J'ai cru discerner
deux styles. Vous exprimez l'évolution intérieure
par des envolées lyriques, tandis que vous réservez
la prose à l'action.
— Le vers est pour moi une sorte d'éclat externe,
parce que fondamentalement éclat interne, et les situations
plus ordinaires sont réservées à la prose,
et au moment où il y a quelque chose qui monte, il
arrive que les personnages passent spontanément d'eux-mêmes
au vers. Mais non seulement, il ne faut pas qu'ils s'en rendent
compte, il ne faut même pas trop que le public s'en
aperçoive. Je ne cesse de dire à mes acteurs
: "Cassez bien le vers! Vivez-le!"
• Il y a dans votre pièce une étrange
corrélation entre la progression extérieure
et l'évolution intérieure Euloge. Plus Euloge
avance en grade, plus grande est sa déchéance
intérieure.
— C'est tout à fait exact; c'est la compensation.
• Qu'espérez-vous pour votre pièce
à Paris?
— Mes raisons d'espérer à Paris, c'est
que tout ce que j'appelle la "Jeune critique" est
favorable à la pièce, sur lecture. Et comme
je sais que la mise en scène est fidèle, cela
me donne quelque raison de ne pas désespérer.
Mais c'est une tentative si colossale pour le "Vieux
Colombier" qu'on ne peut rien savoir.
• Quels sont vos projets d'avenir?
— Je n'en ai aucun. Enfin si, j'ai écrit des
choses, mais qui ne me contentent pas, que je dois revoir
et refaire. Non je ne sais pas ... Et puis, je n'en ai pas,
aussi parce qu'il ne faut pas trop en avoir. Pourquoi prévoir,
pourquoi projeter, pourquoi faire des plans quinquennaux?
C'est bon pour la statistique et l'économie.
• Merci, Monsieur Clavel!
— C'est moi qui vous remercie.
Maurice Clavel
devait revenir à Esch pour une autre conférence:
"Qu'est-ce la Liberté aujourd'hui?", le 15
février 1973, alors qu'il était en pleine "bataille
LIP". Face à la menace de fermeture de leur usine
et devant l’impuissance d’une grève classique,
"les Lip" avaient décidé d’occuper
l'usine, de remettre en marche les chaînes, de produire
des montres et de les vendre directement. Dans son livre "Les
Paroissiens de Palente", - un "roman polyphonique
vrai"- qu'il publiera en feuilleton dans Libération,
du 15 mai au 12 juin, Maurice Clavel parlait d'un "acte
inouï" de ces autogestionnaires d'une industrie.
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