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Editorial

La concordance entre les bonnes résolutions et les vraies actions:
une chimère!


III.

Revenons sur le respect dû aux créateurs et rappelons dans ce contexte une vérité essentielle que nous ne répéterons et ne soulignerons jamais assez: La culture a un prix; le travail culturel a un coût; les artistes, les créateurs ont droit à une existence digne de leurs réalisations.

A peine avons-nous écrit ces lignes, que nous devons constater que les représentants de «petites» compagnies théâtrales sont «montés sur les barricades», en rendant publiques leurs problèmes et leurs soucis matériels… ce qui a conduit le Premier Conseiller de Gouvernement au ministère de la Culture à leur donner la réplique dans le «Wort», – pourquoi d’ailleurs dans le seul L.W., comme si la pluralité de la presse n’existait pas chez nous? –, réplique dans laquelle, une fois n’est pas coutume, il a publié les chiffres des subventions accordées par le M.C. dans le domaine du théâtre.

Que disent ces chiffres? Tout simplement qu’au ministère on ignore toujours les frais réels ou tant soit peu «réalistes» d’une production, et ce qui vaut pour le théâtre, est valable pour la danse ou la création musicale: «Bref, dans le domaine de la Danse, notre Ministère de la Culture fait une politique nationale avec des moyens (et une ambition) de sous-préfecture – et délègue le tout aux membres bénévoles de TDM (rem.: Théâtre Dansé et Muet, a.s.b.l.) dont on exploite le dévouement et qui s’épuisent, dans la frustration, à gérer la non-politique du Gouvernement», a écrit Lambert Schlechter dans un aide-mémoire à l’occasion de la «Journée Danse » à Bourglinster, du 16 octobre dernier, où il relève également que dans le Rapport d’activité 1998 du Ministère de la Culture (342 pages) «le mot danse ne figure pas une seule fois!»

Tout reste ainsi à faire, mais d’abord, pour sortir de l’obscurantisme actuel en matière de subventions, qu’on établisse, avec les concernés, des critères en relation avec la réalité! Qu’on fasse une planification à long terme, et pour la réaliser, pourquoi ne pourrait-on pas revenir à une «bourse des projets», comme celle qui avait été initiée, de façon heureuse, en 1995, avec la constitution préalable d’un « Arts Council » national?…

… Tout en évitant cependant, d'en faire supporter le coût et les frais par le capital privé. Le privé n’est pas là pour endosser une obligation de financement de l’Etat qui ne peut pas se désengager de ses responsabilités… Nous évoquons ce problème ailleurs dans ce numéro, à propos d’initiatives en Lorraine et nous y reviendrons plus longuement.

En attendant, continuons la lecture de la déclaration gouvernementale en matière de culture.

« 4. Convaincu que les Luxembourgeois tirent leur richesse culturelle et matérielle de leurcapacité de vivre dans l'unité les diversités de leur propre culture et de celles des autres nations, le gouvernement entreprendra les mesures nécessaires pour que la société multiculturelle du Luxembourg soit garante de l'identité culturelle de chacun de ses habitants. »

Voilà encore de très belles paroles, des paroles, cependant, qui risquent bien vite de perdre leur beauté si elles demeurent lettre morte.

L’unité dans la diversité, parfait! Mais, agissons-nous en conséquence?

Qu’est-ce qui est réellement fait, du côté officiel, pour une meilleure compréhension mutuelle entre les différentes composantes de la société? Qu’est-ce qui est seulement fait pour la promotion des manifestations en rapport avec l’expression créatrice de ces composantes? Comment ces manifestations sont-elles répercutées, et par qui?

Les associations privées, telles ASTI (qui a vingt ans déjà!) ou CLAE, et j’en passe, ne prouvent-elles pas déjà par leur existence-même que l’Etat n’assume pas ses vraiment responsabilités? S’il les assumait, en effet, on n’aurait pas besoin d’initiatives privées pareilles, quitte à ce qu’un engagement personnel soit exigé de chacun d'entre nous dans l’intérêt de la vie communautaire du pays.

N’est-il pas vrai par ailleurs, que la simple information sur ce qui se fait «chez nous», dans tous les domaines de la création et de l’expression artistique, ne passe même pas dans les institutions européennes? N’est-il pas vrai que trop souvent on y ignore tout d’un calendrier culturel et qu’on se plaint qu’«au Luxembourg, il ne se passe rien».

Et surtout, qu’on nous dise, concrètement, de quelle façon nous avons agi jusqu’à présent pour «garantir» l’identité culturelle de chacun de nos habitants?

L’avons-nous seulement prise en considération? Car ce n’est que quand cette identité est effectivement prise en compte, qu’il y a lieu de parler de société «multiculturelle», ce qu’on fait un peu trop hâtivement dans la déclaration gouvernementale.

Nous n’en sommes actuellement qu’à une société multiethnique, et le pas à franchir est grand pour aboutir à la vraie multiculturalité, où la prise de conscience de cette diversité qui constitue notre richesse se fait dans toutes les composantes de cette société et chez «chacun de ses habitants» en particulier.

« Il prendra des mesures concrètes pour une meilleure connaissance de la langue et de la culture luxembourgeoises, à savoir l'élaboration, par le Conseil permanent de la langue luxembourgeoise, de dictionnaires luxembourgeois et plurilingues et la création, au Centre universitaire, d'une section de luxembourgeois (langue, littérature et culture luxembourgeoises); il encouragera les efforts entrepris à l'étranger pour mieux faire connaître la spécificité luxembourgeoise. »

Qui pourrait avoir à redire à toutes ces belles résolutions et décisions, d’autant plus que de nombreux efforts ont été effectivement faits depuis un certain temps déjà, afin de mieux faire connaître notre langue et notre culture?

Mais, ces efforts ont-ils toujours été bien orientés? Que fait-on passer généralement sous le terme générique de «culture luxembourgeoise»?

Dans ce contexte, une interrogation me sera permise sur notre participation «officielle» à l’année culturelle de Weimar.

Si positive qu’ait pu avoir été l’idée de la procession animalière, indubitablement réussie, et si chaleureux qu’ait été l’accueil qu’elle a connu, le Luxembourg s’y est réduit, en définitive, à du «folklore», multiethnique, beau à voir, pittoresque, mais, un folklore qui n’a rien à voir avec ce qui se fait actuellement chez nous en matière de création, et même les organisateurs, qui ont déjà fait d’autres promotions de nos artistes, doivent en convenir: ici on a présenté la partie comme le tout.

Dans la déclaration gouvernementale, il est également dit que les responsables encourageront «les efforts entrepris à l'étranger pour mieux faire connaître la spécificité luxembourgeoise».

A quoi pense-t-on au juste? Aux efforts de certaines universités où l’on propage l’étude de notre langue et de nos littératures mieux que chez nous? A Trèves, par exemple. Ou quels autres efforts? Du concret, s’il vous plaît!

Et puis, si louable que soit le fait qu’on veuille créer au Centre universitaire, «une section de luxembourgeois (langue, littérature et culture luxembourgeoises)», il faut se demander pourquoi ce n’est pas le cas depuis longtemps? La réforme universitaire remonte bien à trente ans maintenant.

Quels efforts ont donc été faits jusqu’à présent à notre Centre Universitaire, ou à l’ISERP, en faveur de la connaissance de nos littératures et de nos auteurs? Combien de mémoires sont sortis traitant de notre littérature et des écrivains d’aujourd’hui? Qu’est-ce qui a empêché notre langue d'être prise en considération de quelque façon que ce soit?

Par ailleurs, qu’en est-il de la promotion de ces littératures dans les autres écoles, primaire, secondaire, secondaire technique… alors que la Ministre de tutelle n’est même pas capable de distinguer un texte à contenu satirique d’une diatribe xénophobe?

Et puisque nous y sommes, voici quelques questions complémentaires: Qui avait fait le choix du texte incriminé d’un Jemp Schuster que l’on ne peut décidément pas accuser d’être un raciste? Est-ce qu’on avait demandé une autorisation de publication préalable à l’auteur, à tous les auteurs luxembourgeois vivants, dont des textes sont reproduits dans des manuels scolaires? Et qu’est-ce qu’on leur a payé comme droits d’auteur?

Je parie que la réponse à ces questions est: Non, on n’a pas demandé. Non, on n’a rien payé.

Et voilà bien une autre évidence du manque de respect qu’on a devant ceux qui ont contribué ces dernières décennies à ce que notre pays se définisse autrement que par ses banques, ses bières, ses patates et son «Judd mat Goardebounen».

Guy Wagner

(suite 3)


 


© Guy Wagner, kulturissimo (Tageblatt) - 10.11.1999

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