La dernière bande - Vraiment? |
Phare: Monsieur Chabert, comment devient-on acteur et
comment concevez-vous ce métier?
Pierre Chabert: Question très difficile,
voilà pourquoi d'abord quelques données.
J'ai fait des études de dramaturgie, ensuite j'ai
joué à droite et à gauche avant d'entrer
dans la Compagnie Renaud-Barrault avec une pièce
que j'ai montée: "L'Hypothèse"
de Robert Pinget et j'ai eu la chance d'être aidé
dans la mise en scène par Beckett. C'était
à l'Odéon pour le spectacle Pinget - Beckett
- Ionesco qui groupait donc "L'Hypothèse",
"Comédie" et "Va et vient"
de Beckett, ainsi que "Délire à deux"
et "La lacune" de Ionesco.
Phare:
Vous étiez donc tenté à la fois par
le métier de comédien et celui de metteur
en scène, deux optiques très différentes.
P.C.: Oui, l'acteur s'insère dans un tout,
le metteur en scène voit tout de l'extérieur,
mais on peut très bien se cantonner dans un des
deux métiers, c'est suffisant.
Phare:
Vous avez fait des réflexions approfondies sur
le théâtre en ce sens que vous avez écrit
un travail de longue baleine sur la conception de "jeu".
|
P.C.: La notion de "jeu" est une
notion historique. Pour la définir j'ai fait appel à
Pirandello, au théâtre dans le théâtre,
à Brecht et à la notion de distanciation. Quand
j'ai parlé de jeu dans ce travail, ce n'est pas seulement
de jeu dans le sens où on l'entend généralement,
c'est-à-dire, tout ce qui concerne la scène, mais
aussi de la dramaturgie. J'ai voulu montrer que chez les nouveaux
auteurs tout ce qui est scénique est à l’origine
de leur dramaturgie.
Phare: Cette notion qui, au fond. avait été
perdue de vue longtemps, malgré certaines tentatives
comme chez Jarry, Apollinaire - "Les Mamelles de Tirésias"
-, Vitrac, Artaud...
P.C.: Absolument, c'est dans cette lignée-là
que je situe les choses. Vous faites allusions aux "Mamelles
de Tirésias", c'est d'ailleurs une pièce
que je veux monter avec le groupe avec lequel je travaille en
ce moment.
Phare: Parlez-moi, si vous voulez bien, un peu de ce groupe
que vous constituez.
P.C.: J'avais déjà créé
un groupe après mai 68, avec lequel ma femme et moi nous
avons beaucoup travaillé sur l'expression corporelle.
Nous avons fait beaucoup d'improvisations et nous avons monté
plusieurs spectacles qui faisaient largement appel au mouvement,
à la création collective. Nous avons monté
entre autres "Le Serpent" de Jean-Claude van Itallie,
une pièce qui est constituée à partir de
la Genèse avec cette notion de "transgression"
qui parcourt toute la pièce. Nous l'avons jouée
en 70 en Avignon, à Bordeaux, au Théâtre
du Lucernaire, c'était un très, très beau
spectacle moderne dont je garde un souvenir ébloui.
Phare: Et actuellement?
P.C.: Actuellement nous refondons ce groupe après
une interruption forcée de deux ans. Nous n'avons cependant
pas interrompu notre recherche; nous travaillons sur des formes
extrêmement diverses, sur tout ce qu'on appelle "animation".
Nous dirigeons des groupements de jeunes, nous faisons des stages,
des créations collectives, donc nous avons continué
notre travail d'une manière - comment dirais-je? - un
peu souterraine, sans faire de grands spectacles professionnels.
Mais il est très agréable de travailler ainsi,
les jeunes sont très enthousiastes.
Phare: Ce contact avec des gens qui simplement s'intéressent
au théâtre, qui sont des amateurs purs, constitue
en somme un travail pédagogique.
P.C.: C'est un travail pédagogique, absolument,
mais qui débouche toujours sur la création: faire
créer, dans un sens modeste. bien sûr, mais quand
même, créer... Nous travaillons maintenant depuis
six mois avec ce groupe, notamment à partir d'un atelier
que ma femme tient à un département de la Sorbonne,
une UER d'arts plastiques, et de ce groupe se sont dégagés
déjà des éléments extrêmement
valables.
Phare: Et quelle est la première pièce
que vous allez réaliser maintenant?
P.C.: Le titre de la pièce est déjà
tout un poème. C'est "La Métaphysique d'un
veau à deux têtes" de Witkiewicz, un auteur
absolument génial qui a brillé dans tous tes domaines.
C'est un peintre remarquable, un rare romancier, un dramaturge
étonnant qui a écrit plus de quarante pièces,
et c'est un théoricien qui écrit tant sur la peinture
que sur le théâtre. Je crois que le grand théâtre
surréaliste, dont ont rêvé les surréalistes
et qu'ils n'ont jamais réalisé, il est là,
et je crois que nous allons tous nous en apercevoir. Je crois
aussi que ,,La Métaphysique d'un veau à deux têtes"
que nous allons monter, ira tout-à-fait dans ce sens-là.
Je tiens à vous souligner le travail qu'ont déjà
fait Madeleine Renaud, Claude Régy et Simone Benmussa
pour Witkiewicz, puisque ce sont eux qui ont présenté
pour la première fois "La mère", et
justement le public n'a pas très bien réagi, parce
que c'est un théâtre totalement éclaté
qui ne fait plus appel à une intrigue, mais qui est une
exploration de l'inconscient. "La Métaphysique d'un
veau à deux têtes" est peut-être plus
accessible dans la mesure où l'oeuvre est drôle,
burlesque, brillante et s'insère dans une sorte d'allusion
parodique à Hamlet et à Œdipe aussi. C'est
la grande pièce du double, et quand je dis "double",
je pense évidemment à Artaud et à son "Théâtre
et son double". Le théâtre est le double.
Dès qu'il y a théâtre, il y a double et
inversement.
Dans la "Métaphysique d'un veau à deux têtes",
les personnages se dédoublent perpétuellement:
il y a deux pères, on ne sait pas qui est le vrai, il
y a la mère, le double de la mère, et puis, ce
qui est extraordinaire, c'est que les personnages meurent sans
arrêt et ressuscitent, car ces morts sont des morts symboliques,
avec en plus ce burlesque étonnant qui en fait une œuvre
exceptionnelle. Et quand vous pensez que cet auteur polonais
s'est suicidé en 1939, que son théâtre devrait
dater, mais qu'il est extrêmement moderne: vous pouvez
vous imaginer combien il était révolutionnaire
à son époque. Actuellement il reste encore à
découvrir.
Sa théorie de la forme pure rejoint tout-à-fait
ce que j'entends par "Jeu". Il définit la forme
pure par rapport à la peinture. Le théâtre
ne peut pas devenir abstrait comme la peinture, sans référence
au réel, parce qu'on a toujours, malgré tout,
des acteurs qui sont déjà des êtres présents
et réels. On a des objets, il y a toujours une certaine
action, une certaine situation; mais le théâtre
peut se rapprocher de la peinture abstraite.
Phare: L'expérience du "Living Theater"
et de l'"Open Theater" à laquelle vous avez
participé, dans quelle mesure a-t-elle contribué
à votre évolution et à votre réflexion?
P.C.: Cette expérience a effectivement été
un des grands chocs de théâtre de ma vie, mais
si vous me demandez si une telle expérience est en contradiction
avec le travail que je fais sur un théâtre comme
celui de Beckett, je vous répondrai non. Il n'y a aucune
contradiction entre le texte et le corps, et je vous dirai que
le théâtre de Beckett est un théâtre
où le corps intervient énormément. Il y
a toute une conception et toute une mise en scène du
corps chez Beckett.
Beckett est peut-être l'auteur unique au théâtre
qui a réalisé l'union parfaite entre le corps
et la parole, qui a accroché le corps et la parole! C'est
lui qui a fait jouer fondamentalement dans son théâtre
à la fois le corps, le geste, tout ce qui est scénique,
les objets - (pensez au magnétophone dans "Fin de
partie", au contenu du sac de Winnie dans "Oh les
beaux jours" -, le jeu des lumières. Et à
l'intérieur de ce langage scénique il y a toute
une mise en scène physique des personnages: tout ce qui
est attitudes, postures, démarches, gestes, mouvements
est indiqué très fortement, de sorte qu'on a cette
union du texte avec le scénique, ce dépassement
de: contradictions. C'est là qui réside son génie.
C'est le grand auteur de théâtre de maintenant,
parce que je ne vois pas qui d'autre lui a succédé
pour cette conception de la scène.
Phare: Mais alors, toute cette réduction des
corps que Beckett opère, ces vieux infirmes qu'il met
sur scène?
P.C.: Pour moi, il n'y a pas de mise en scène
de la vieillesse chez Beckett. Les personnages ont des défauts
physiques, ils son myopes, aveugles, un peu sourd; ou ils se
déplacent difficilement, mais ce sont des défauts
qui ont une fonction théâtrale: celle de nous faire
voir le corps. En privant les corps de mouvements, on fait voir
le mouvement. Par l'effort que les personnages doivent faire
pour parler, pour écouter, pour regarder, ils montrent
le mouvement ou le corps.
Phare: Ce que vous dites rejoint votre recherche de
découverte, de redécouverte du corps au théâtre
et tout ce qui s'en suit pour la progression du théâtre
même.
P.C.: Absolument! D'ailleurs, en ce moment, je mène
une réflexion - parallèle à mon travail
de théâtre - sur le corps et son langage au théâtre,
et évidemment je fais appel à ce théâtre
que je nommerai justement "théâtre du corps"
à la suite des théories d'Artaud, du "Living
Theatre", de l'"Open Theater", sans oublier Jean-Louis
Barrault, dont Artaud lui-même a parlé.
Phare: Dans ce contexte: on parle de "démence
du théâtre", de "mort du théâtre".
Est-ce que pour vous le théâtre est en crise?
P.C.: Il est en crise, mais tout est en crise, l'économie
d'abord, toute la société l'est; te théâtre
n'est pas plus en crise qu'autre chose, et le renouveau est
perpétuel.
Phare: Vous êtes donc optimiste?
P.C.: Bien sûr que je suis optimiste.
Phare: Sinon vous n'auriez pas choisi ce métier.
. .
P.C.: Ce n'est pas une question qui s'est ainsi posée
à moi.
Phare: Vous êtes donc homme de théâtre
par vocation?
P.C.: Oh, vocation est un mot bien grand, mais enfin,
j'espère.
Phare: Et vous sentez une mission?
P.C.: Oh, une mission, absolument pas. Je sens des
exigences, des choses qu'il faut essayer de réaliser
ou que je ne réaliserai qu'en partie. Mais je me sens
des exigences, et je veux être aussi exigeant que possible
dans le choix des pièces, dans la manière de travailler,
ne jamais se laisser aller. Il faut toujours tenter de progresser.
Si on ne progresse plus, c'est fini, c'est la mort.
Phare: Je vous remercie pour ce entretien.
|