Le choeur antique (Photo: Keven Erickson)Dans le cadre de l'année européenne contre la violence à l'égard des femmes et des filles et pour illustrer ce thème, le choix s'est porté sur une pièce forte, dure et passionnée: Antigone de Jean Anouilh, et au départ cela relevait plus de l'utopie que d'une possible réalité. A cela plusieurs raisons: la barrière de la langue d'abord. Qu'à cela ne tienne, la pièce de Jean Anouilh est traduite fidèlement dés 1998 par Guy Wagner, à laquelle celui-ci ajoute les chœurs de la pièce de Sophocle.
>Une autre difficulté de taille: trouver les jeunes gens capables de s'investir dans un tel projet. Pour eux cela signifiait que pendant plusieurs mois, ils auraient peu de loisirs, beaucoup de répétitions, un énorme travail de mémorisation, de mise en scène et surtout une totale adhésion à ces personnages mythiques et durs et sans complaisance, de quoi en décourager plus d'un, mais au LTAM, on a pas vraiment l'habitude de baisser les bras.
Le 7 juillet, c'était la première et quelle première!
L'Antigone de Sophocle (442 av. J.C.) a inspiré, comme beaucoup de personnages de l'Antiquité, des écrivains de notre temps comme Jean Cocteau et Anouilh. Le mythe reste entier, le despotisme des hommes et du pouvoir était déjà d'actualité.
L'histoire
est simple: Contre la raison d'Etat et malgré les ordres de
Créon, Antigone, fille d'Œdipe décide de donner une
sépulture à son frère Polynice. Refusant de se
soumettre, elle payera de sa vie cette révolte contre un pouvoir
absolu et destructeur.
Pour comprendre ce que l'équipe des Cyranos a vécu durant ces dernières semaines, le mieux était de laisser s'exprimer les protagonistes du projet. kulturissimo a donc décidé de les rencontrer.
Les jeunes gens, interprètes de cette pièce, qui ne sont plus tout à fait des enfants mais pas encore des adultes, sont terriblement émouvants, ils ont vécu cette expérience avec beaucoup de gravité. Leur vie d'adolescents leur donne peu l'occasion d'aller aussi loin dans leurs émotions. Ils sont fragiles, en sont conscients, mais recherchent tout ce qui peut les aider à mieux comprendre le sens à donner à leur vie. Lorsque des jeunes s'investissent aussi profondément qu'ils l'ont fait dans cette tragédie, alors le message ne peut rester lettre morte auprès des adultes que nous sommes.
Conny Waldbillig et Zimmie qui interprètent à tour de rôle Antigone vont rester très largement marquées par le rôle. Toutes deux ont dit et répété qu'elles étaient Antigone. Pour l'une comme pour l'autre, il semble qu'elles aient pu, à travers ce rôle, aller au bout de l'émotion que cette pièce provoque, mais aussi se libérer d'autres émotions plus personnelles, difficiles voire impossibles à exprimer dans la vie courante. Des tempéraments différents certes et une expression théâtrale calquée sur leur personnalité propre, mais la même soif de comprendre, de se réaliser. Conny et Zimmie n'ont eu aucune difficulté à entrer dans le rôle tant il semblait fait pour elles. Pour ce qui est du travail de groupe, Conny pense que le groupe l'a beaucoup aidé, car elle ne se sent pas capable de jouer seule, et qu'elle a vu ses camarades changer parce qu'ils ont été obligés de s'extérioriser. Zimmie a réalisé que chacun dans le groupe était différent et qu'il y avait de ce fait un personnage qui lui correspondait. La conclusion de Conny est qu'elle va rester Antigone parce qu'elle l'a toujours été et Zimmie dit: …. Il y a encore beaucoup de questions sans réponse et si, je pensais au début qu'Antigone avait entièrement raison, je sais maintenant que je n'ai pas envie de mourir….. Toutes deux souhaitent continuer à faire du théâtre et même – pourquoi pas? – en faire le but de leur vie. La réaction des garçons est différente, plus pragmatique. Ils ont pourtant été bousculés par ce qu'ils ont vécu. Hémon ( le fiancé d'Antigone), interprété par Pit Reichert, a senti un rapport direct avec sa vie personnelle. Obligé de vaincre certaines inhibitions de son âge et d'exprimer des sentiments forts, Pit a maintenant une vision différente de la vie et croit que cette expérience va lui donner plus de facilité dans ses relations aux autres… Au début on n'est pas habitué à tout cela, après un certain temps, il faut enlever les inhibitions, il faut travailler les uns avec les autres et non les uns contre les autres comme nous sommes habitués à le faire à l'école ….Les interrogations de Pit a l'égard de la pièce sont que les personnages n'ont pas réussi à se comprendre et à éviter le drame par manque de dialogue, de compréhension. Pit continuera sans doute à faire du théâtre au Lycée mais ne se sent aucune vocation pour aller plus loin, il se sent encore mal à l'aise sur scène. Claude Sartorius est arrivé très tardivement au sein de l'équipe des Cyranos. Entrer de plein pied en quelques semaines dans le personnage de Créon n'était pas facile., il explique son rôle de la façon suivante:…. Créon est un homme qui dirige, c'est toute la difficulté d'être roi et à cette occasion, j'ai découvert ce qu'était le pouvoir et j'ai aimé cela, je crois que je serai plus indulgent maintenant pour ceux qui nous gouvernent….Claude ne sent pas vraiment différent après cette expérience de théâtre, par ailleurs musicien, il a déjà l'habitude de la scène, mais il a appris d'autres comportements. Il n'a pas envie de devenir professionnel car, pense-t-il, il n'aurait plus autant de plaisir. Une des conclusions qui s'impose est que ces jeunes ont aussi découvert la force des mots et du dialogue entre eux et que dans un monde de prétendue communication, on peut rester loin de soi-même et des autres faute de savoir exprimer la force des sentiments. Pour eux et pour ceux qui les ont guidés, il est certain que rien ne sera plus comme avant. Une démarche pédagogique C'est aussi dans ce sens que vont les réactions de Jacqueline Weber-Hengen qui a assuré avec Guy Wagner la mise en scène et qui a bien voulu nous expliquer toute la démarche pédagogique contenu dans un tel projet. Elle pense que cette expérience a réellement été vécue par tous de façon extraordinaire: ….On est dans le groupe, on vit avec lui, on le voit grandir, on souffre avec lui et finalement on se réjouit avec lui….Antigone est effectivement une pièce difficile, c'était un challenge mais peut-on pour autant dire que la littérature ne peut pas entrer dans un lycée technique? Il est important d'amener les jeunes par le biais du théâtre à une littérature qui n'est pas forcément de leur choix…. Au début, théâtre pour eux a signifié d'abord comédie et peu à peu ils ont découvert par eux-mêmes la tragédie, cette petite tragédie qui existe aussi dans la vie quotidienne. D'un autre côté il y a toute l'ambiguïté homme-femme: la force des uns, la faiblesse des autres, les clichés et les stéréotypes qui ont été changés ici, et l'année européenne contre la violence à l'égard des femmes et des filles a peut-être atteint son but en provoquant des discussions... …Il faut être patient dans le théâtre pédagogique, il fallait laisser au groupe le temps de mûrir, de se développer, et avec Guy Wagner, nous nous sommes bien complétés, il y a eu des périodes de découragement, mais petit à petit les choses se sont mises en place…Il y a chez ces jeunes des talents qui ne demandent qu'à être réveillés...J'ai vu des élèves émus aux larmes, un autre me disant: Enfin, je comprends la vie! …Pour nous aussi les choses ont changé, c'est une expérience fabuleuse… A cela, Guy Wagner ajoute: Un premier problème était de mettre les jeunes dans le bain, leur faire comprendre la mythologie et l'importance des mythes, la valeur symbolique que constituent les personnages de la tragédie grecque dans l'interrogation des hommes sur les grandes questions de la vie. Quand, progressivement, ils se sont plongés dans cet univers, ils ont réalisé qu'en fait, Antigone et Créon sont éternels, donc aussi d'une rare actualité, et nos deux interprètes d'Antigone se sont retrouvées en elle, sont devenues Antigone et elles ont été capables de se surpasser et de dépasser la simple représentation théâtrale. Et cette identification des jeunes avec les personnages qu'ils jouaient a été pour moi l'expérience qui m'a marqué. Aussi, les interminables difficultés des répétitions – les uns étant libres à midi, les autres à deux heures, d'autres à quatre heures… Parenthèse: il faudrait que le théâtre devienne carrément une option dans nos lycées et lycées techniques!– ont fait vite place au sentiment d'un engagement qui leur permettait de découvrir de nouveaux horizons. Les représentations ont été a bien des égards exemplaires. Tous les élèves impliqués se sont investis. Les rôles d'Ismène tenu en alternance par Carole Doffing et Brigitte Neve, ainsi que celui de la Nourrice tenu par Chantal Schroeder et Éliane Plier n'avaient rien de facile, et ces jeunes filles ont donné le meilleur d'elles-mêmes. Que ce soit les gardes: David Rollo, Andy Lamesch et Pit Mertens, ou le prologue: Alexa Junker, le messager: Pia Elvinger, ou le chœur chez Antigone: l'étonnante Michèle Mehlen, le page: Marc Heinemann, ainsi que le chœur antique: Noémie Bertemes, Martine Didier, Nathalie Flenghi, Gilda Monteiro Ramos, Elena Oly, Nathalie Pires, Samantha Rigi, Christiane Thoma, Malou Waldbillig, Steffi Weigel, ou les techniciens, photo : Keven Erickson et éclairages Steeve Reiffer et Yannick Schuler, – tous se sont lancés dans l'aventure de la tragédie avec conviction et ont contribué à la totale réussite de ce spectacle. Guy Wagner, outre la traduction du texte en luxembourgeois et la conception scénique a assuré, avec Jacqueline Weber-Hengen, la régie et la partie musicale avec bien sûr… des enregistrements de Mikis Theodorakis! Les décors ont été faits par Marie-Gabrielle Thilges et la classe de TOGC3, l'affiche par Léo Reuter et Erny Konsbruck et la classe de T2DG1, les costumes réalisés par le Centre de Formation Professionnelle d'Esch/Alzette et Odette Stroh. Citons enfin le Ministère de la Promotion Féminine et Madame Isabelle Thoss-Krier qui ont largement soutenu le projet. Les Cyranos reprendront la pièce en automne et… iront peut-être en Grèce, dans l'île de Chios, pour peu qu'ils trouvent le financement nécessaire. Souhaitons leur d'y parvenir, ils l'ont bien mérité. Monique Bonati kulturissimo, 14.7.1999 |