Entretien avec Guy Wagner Une tentative de synthèse sur une vie pour la Grèce
kulturissimo: Tu n'as jamais dit comment tu avais rencontré Mikis Theodorakis. Guy Wagner: C'est une longue histoire. En 1972, j'ai eu l'occasion d'entendre sur disque une de ses œuvres La Marche de l'Esprit et j'ai tout de suite compris qu'il fallait absolument que je rencontre cet homme. Après un premier contact, j'ai organisé le premier concert, le 11 février 1973 à Luxembourg. C'est ainsi que pour la première fois que j'ai rencontré Mikis Theodorakis. Au fil des années, les contacts se sont noués et resserrés, mais c'est seulement en 1977 quand je suis allé en Grèce pour la première fois que j'ai pu comprendre qui était Mikis Theodorakis. k: Quand est venue l'idée de faire une biographie? GW: En 77, à Athènes justement. Il y avait pendant tout le mois d'août un festival avec chaque soir 4.000 personnes et a l'issue d'un concert au Lycabette, je me suis dit que tout le savoir que j'avais accumulé sur lui depuis des années devait servir à quelque chose surtout, quand j'ai compris que la lecture et la réalité s'étaient rejointes. Ce fut un moment extraordinaire. J'ai mis trois ans à écrire cette biographie, en rassemblant d'abord tout ce que je pouvais trouver sur lui. Je l'ai écrite en allemand parce qu'à cette époque, il y avait trois livres en français alors qu'actuellement il n'y a plus rien, c'était le contraire en Allemagne. J'ai donc réalisé la première biographie et les choses se sont inversées, mais maintenant la France est un pays mort pour Mikis Theodorakis. k: Pourquoi? GW: Entre 1973 et 1978, Mikis Theodorakis s'était rallié au courant européen du communisme. Il était dans la dynamique de l'euro-gauche, du programme commun. Il était très proche du parti socialiste français et de François Mitterrand, le futur président et c'était entre eux quelque chose d'assez solide, tellement que Mitterrand a écrit: Je peux me dire son ami . Il a d'ailleurs écrit parmi les plus belles choses qui aient été notées sur Mikis Theodorakis, mais quand Mikis Theodorakis a opté en 1978 pour une promotion du parti communiste grec orthodoxe, ses liens se sont effrités et, bien qu'il ait été invité en 1981 à Paris pour la cérémonie d'investiture de Mitterrand, les chemins politiques se sont séparés, sans pourtant vraiment se désunir totalement. Cependant, Jack Lang, le ministre de la culture ne lui a jamais pardonné d'avoir fait faux-bond et il lui a mis tous les bâtons dans les roues possibles. C'est un fait, et cela dure encore, car Mitterrand n'étant plus là, les anti-Mikis Theodorakis ont le champ libre. Relevons quand même qu’un des tous derniers gestes de Mitterrand en tant que président de la République a été de décerner à Theodorakis la Légion d'Honneur. k: Ne crois-tu pas que les prises de position de Mikis Theodorakis ont été un peu chaotiques? GW: Le terme de chaos est une invention grecque. Si on regarde la politique de tous les jours et la chronologie brute des faits tels qu'ils sont, Mikis Theodorakis a changé de veste plusieurs fois, c'est vrai, et pour moi aussi, ces changements ont été choquants, notamment lorsqu'il a accueilli Georges Marchais à la Sorbonne pour la présentation d' Axion Esti . J'étais au fond de la salle et j'ai hué l’accueil de Georges Marchais. Le lendemain, j'ai eu un long entretien avec Mikis Theodorakis, au cours duquel il m'a longuement expliqué sa position vis à vis de Moscou et des Soviétiques, mais je n'étais pas content, j'étais même furieux. Cependant entre amis on peut être furieux et on a le droit, et même le devoir de le dire, mais on a aussi le devoir d'écouter le point de vue de l'autre. J'ai mis du temps à comprendre ce qui se passait dans sa tête. En fin de compte, j'ai découvert qu'il y avait une chose absolument fondamentale pour lui, c'est sa Grécité et son respect total devant la volonté du peuple. L'essentiel pour lui, c'est l'unité des Grecs. Il a été le premier à oser mettre sur scène le tabou de la guerre civile en Grèce et à terminer sur Unissez-vous . Pendant la dictature, il était même prêt à prendre les royalistes avec lui dans le front contre la dictature afin d'élargir cette idée d'unité. Autre chose encore: c'est sa fierté grecque. A partir du moment où il y a en Grèce des Grecs qui, ont le pouvoir, mais déshonorent, humilient ou ridiculisent la Grèce, il monte aux barricades même s'il a les deux jambes dans le plâtre. Je comprends pourquoi il a agi de cette façon, et le but de cette biographie est de faire partager cette compréhension. Mikis s'est engagé avec toute sa personne, jusqu'à l'abnégation totale, jusqu’au sacrifice de sa personne. k: Mikis Theodorakis n'a pas toujours été en accord avec le peuple. GW: Non et c'est son drame profond. Plus il a prêché l'unité et plus il s'est engagé dans le combat politique, plus il a heurté et semé la zizanie dans la société civile et pire encore dans la société politique. En fin de compte tout le monde s'est brouillé avec lui, et pourtant il a continué à avancer. Maintenant, il recueille enfin les fruits de cette vision. Après la junte, lorsque Karamanlis, un homme de droite est revenu, Mikis Theodorakis a dit: C'est Karamanlis ou les tanks , et il a eu raison car Karamanlis était le seul à pouvoir retenir les militaires dans les casernes, car un deuxième coup d'état était à tout moment possible et il y avait eu une tentative dès 75. Son ralliement au parti communiste orthodoxe s'explique par la scission du parti communiste grec en deux. A la fin de la guerre civile, les têtes de la Gauche se sont réfugiées dans les pays de l'Est, c'est donc de l'extérieur qu'ils ont dirigé le parti, mais ils ne savaient plus ce qui s'y passait, et il y a eu toute une série de décisions et d'engagements absolument aberrants, et c'était alors à l'époque du printemps de Prague et de son écrasement qu'il y a eu la scission. k: Mikis Theodorakis et le peuple n'ont donc pas suivi? GW: En 1978 aux élections, tous les mouvements à gauche du PASOK ont perdu les élections, à l'exception du KKE. Mikis Theodorakis a plaidé à ce moment-là que toutes les forces de gauche et notamment les anciens de la résistance EAM se rallient autour du parti communiste «orthodoxe» : Les attaques contre lui ont été effroyables. Le pire, cependant, dans l’opinion publique, a été quand il a plaidé pour le ralliement à Mitsotakis pour faire tomber le gouvernement de Papandreou... K: Il est donc allé pour ainsi dire, contre son camp? GW: Oui et non, c'est bien là le problème. On a dit Mikis Theodorakis est devenu un conservateur , mais Mikis Theodorakis n'est jamais devenu conservateur. Seulement à cette époque, la Grèce était secouée par les scandales provoqués par Papandreou qui, en raison de sa liaison avec une hôtesse de l'air était devenue la risée du monde politique, mais surtout: la corruption était devenue monnaie courante. C'est pour aboutir à une «catharsis», une purification politique, que Theodorakis a alors soutenu Mitsotakis et la Nouvelle Démocratie qui est un parti conservateur, bien sûr, mais le fait est que Mitsotakis a été le premier à accepter une coalition avec les communistes et a ainsi levé un tabou existant depuis près d’un demi-siècle. Mikis Theodorakis est entré dans ce gouvernement en tant qu’indépendant, membre d’une coalition, mais il n'a jamais été membre de la Nouvelle Démocratie, et il est resté indépendant. Il ne voulait pas assumer la politique générale du gouvernement, aussi a-t-il été «ministre sans portefeuille auprès du Premier ministre», mais avec des missions spéciales. Il souhaitait faire avancer un peu les choses, dans le domaine de l’éducation, de la culture, de la jeunesse, face au problème des drogues, face aux tensions avec la Turquie. K: N'était-ce un suicide politique? GW: Tout à fait, c'était un suicide politique, et c'est bien pourquoi, le sous-titre de la biographie est Une vie pour la Grèce . Theodorakis a donné sa vie pour la Grèce. K: Parlons de ses prises de position plus récentes concernant la Serbie entre autre. Tu les expliques dans ton livre, mais es-tu en accord avec lui? GW: Aie! Aie! Aie! Non, je ne suis pas d'accord. J'étais présent chez lui en avril 1999, au moment où Mikis a pris position, je finissais avec lui la biographie. J'étais très mal à l'aise et nous avons eu un de ces entretiens qui a été aussi dur qu'à l'époque de Marchais mais, avec du recul, on peut dire ceci. Nous, en Occident, nous étions obnubilés par la propagande américaine et par toutes sortes d'influences qui se sont retournées contre les Serbes. Or un an après, où en sommes-nous? Amnesty International et d’autres associations ont montré et prouvé qu'il y a eu des crimes de guerre de l'OTAN en Serbie et actuellement les crimes des Albanais au Kosovo sont tout aussi terrifiants que les crimes des Serbes auparavant. L'attaque de l'OTAN contre un pays toujours souverain, s'est faite sans aucune autorisation de l'ONU. Clinton et Blair se sont mis au-dessus de tout le monde et du droit international. K: Il faut tout de même dire que la position des Grecs et de Mikis Theodorakis a cautionné Milosevic. Comment a t-il pu commettre une pareille erreur? Il a tout de même cautionné 10 ans de fascisme. GW: En défendant, la cause du peuple serbe, il traînait Milosevic comme un boulet, et même quand il a été reçu par Milosevic, dans ses déclarations en Serbie à l'époque, il demandait la sécurité pour chacune des ethnies sur la terre qui était la leur depuis tant d'années. C'est vrai qu'il a cautionné Milosevic, et je n'ai pas eu d'explications à ce sujet, mais une chose est sûre, c'est que 97% des Grecs étaient contre cette intervention pour des raisons historiques : alliance dans la résistance contre l’occupant turc, l’occupant allemand ensuite, lien spirituels dans et par l’«orthodoxie», mais surtout, ils étaient contre cette guerre. Je pense cependant, que cela risque d'être une des raisons pour laquelle le prix Nobel de la Paix pour lequel il a été nommé par le peuple grec tout entier, peut lui échapper. K: Mikis Theodorakis est un utopiste, il le sait. Est-ce pour lui, une nécessité, un devoir de s’engager? GW: Oui, c'est un «devoir», c'est le mot juste, car il considère toute sa démarche, aussi bien humaine, que musicale, littéraire ou politique comme une dette. Une dette qu'il a vis-à-vis de son peuple. Pendant la dictature, il a écrit un grand livre qui, en France a été publié en deux parties: le Journal de Résistance et Cultures et Dimensions politiques. En Grèce, il a paru sous le grand titre To Chreos, c'est-à-dire, La Dette. Il y parle de sa dette vis-à-vis de ses compatriotes qu’il paye pour ainsi dire par son engagement, son incarcération, son exil. Aussi., a-t-il le droit de penser que le peuple a également une dette vis à vis de lui, mais que le peuple a été très longtemps, trop longtemps, très ingrat. K: Tout au long de sa création, Mikis Theodorakis a eu besoin de stimuli mais est-ce que ses prises de position, qui ont souvent failli lui coûter la vie, sont un stimulant ou un frein? GW: Ce sont des stimulants. Il a composé dans les moments les plus impossibles de sa vie et c'est la musique qui l'a sauvé. Je vais te raconter une terrible anecdote qu’il vient seulement de me raconter. A Makronissos, pendant la déportation, il y avait de graves problèmes de nourriture et, par conséquent, aussi de graves problèmes de digestion, mais les déportés n'avaient pas de papier pour se nettoyer. Quand Mikis Theodorakis est arrivé sur l'île, ses bagages étaient restés sur le quai et un coup de vent a ouvert le coffre et toutes les feuilles avec des notes de musique ont volé contre les barbelés du camp et s’y sont accrochées, et tout le monde a couru pour récupérer ses notes pour une utilité beaucoup plus élémentaire… Récemment quelqu'un lui a renvoyé un de ces morceaux de papier en lui écrivant : Quand j'ai vu que c'était des notes, je n'ai pas pu l'utiliser . Cela 50 ans après. Comme Mikis n'avait donc plus de papier, il a composé dans sa tête. Une autre anecdote, complémentaire à celle-ci: En avril 99, lorsque j'étais chez lui, les épreuves d'une partition sont arrivées pour correction et là, il a pris la partition et a commencé à dire : Voilà une faute, voilà une erreur. Ce n’est pas do, c’est ré… Je lui ai demandé comment c’était possible qu’il voie ainsi les fautes de typographie, et il m'a répondu: Mais j'ai toute ma musique en tête . K: Rétrospectivement vu et avec la distance que crée le temps, était-il bien nécessaire pour Mikis Theodorakis de faire de la politique GW: Mitterrand l'a écrit dans son livre L'abeille et l'architecte: "Toute son oeuvre est combat et moyen de combat, c'est l'engagement politique qui nourrit sa musique, pas le contraire." C'est évident pour Mikis, son engagement est politique dans le sens premier du terme: Polis, c'est la «cité», dans laquelle nous vivons, et celui qui vit dans la cité a le droit et le devoir de s'occuper de ce qui s'y passe. Chacun de nous, quand il prend fait et cause, quand il s’engage par la parole, l’écrit, l’action, fait de la politique dans le premier sens du terme. Aussi, Mikis ne fait- il pas de politique, il vit la politique K: Mikis est-il un ami fidèle? Ta passion pour lui t'a aussi valu des railleries et il t'est aussi arrivé à toi d'être trahi par des amis. Est-ce que vous vous ressemblez? GW: Pour moi, c'est un ami fidèle mais il a toujours craint d'être trahi. Il faut dire qu'il l'a souvent été. A une moindre échelle comme lui, je suis impulsif, comme lui je suis passionné, comme lui, je suis provocateur et comme lui, je reçois des baffes. Mais ces baffes, si elles font mal, ne doivent pas te tuer comme elles ne l'ont pas tué. Il en est même sorti grandi comme après la grave dépression qu'il a eue après la mort de son frère. Il a maintenant retrouvé sa veine créatrice et à Noël, nous aurons la partition, le spartito de son nouvel opéra Lysistrata … K: Quel est ton avis sur la biographie que tu lui as consacrée? As-tu été neutre ou objectif? GW: J'ai essayé d'avoir un maximum de distanciation vis-à-vis de lui, parce que j'ai voulu comprendre ce qui s’est passé et comment s’est passé. Non, ce n'est pas de la neutralité, car par rapport à un Theodorakis, on ne peut pas rester neutre, c'est une volonté d'objectivité qui m’a guidé, c'est prendre les faits, les actes de Mikis Theodorakis et les présenter aux lecteurs. Récemment, à Munich, à l’occasion de son 75 e anniversaire, alors qu'on voulait lui poser des questions sur sa vie, il a dit : "Non, non, pour ma vie demandez à Guy Wagner, il connaît mieux ma vie que lui-même."... Quelle belle reconnaissance!
Propos recueillis par Monique Bonati |
© kulturissimo - 04.10.2000 Retour articles de presse... |
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