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Entretien avec Cyrien Katsaris et Mariette Scholtes

« Dans le domaine spirituel, on est très proche de la vérité »


GW: Quel est le bilan du festival 2001 ?…

MS: Le festival n’est pas encore terminé, car on a encore notre dernier concert ce soir, mais je peux dire dès maintenant que nos prévisions ont été dépassées : Nous avons fait plus de recettes etg vendu plus de billets qu’initialement prévu. Beaucoup de concerts ont affiché complet, surtout au Conservatoire à Luxembourg et, du point de vue de la qualité musicale, on a l’impression, qu’on n’a pas eu de concerts qui ait été franchement mauvais, mais qu’au contraire, nous avons eu des concerts de haute qualité pour presque toute la série.

GW : Comment se fait la vente des billets ? Toujours de la manière traditionnelle ?

MS: Depuis que nous annonçons nos concerts sur l’internet, nous constatons une augmentation de la vente de billets, et c’est une tendance qui va croissant, même si elle reste modeste.





Mariette Scholtes
et Cyprien Katsaris
(Photo: GW)

GW : Qu’est ce qui a changé ces deux dernières années, à part la couverture de la brochure des programmes où vous mettez maintenant des photos des artistes au lieu d’une reproduction du « Codex aureus » ou d’une autre réalisation des moines du Moyen-Âge ? Vous avez même changé la couleur de la brochure cette année : de l’argent vous êtes passés au rouge.

MS : Nous avons une agence de publicité qui nous aide. Le nouveau « look » fait plus jeune, mais je dois vous avouer qu’on avait un peu peur de changer, car depuis plus de vingt ans, on avait un même style, et celui-ci se reconnaissait. Mais il est temps de s’adresser aussi à un nouveau public.


Questions de public


AS : Vous parlez d’un nouveau public. En général, on constate que les visiteurs des festivals en Europe ont quand même un certain âge. Est-ce que vous trouvez qu’actuellement le public du Festival d’Echternach se rajeunit ?

MS : Cela dépend des concerts. Ce sont surtout les concerts de cross-over qui attirent un auditoire plus jeune, mais ce n’est pas le cas pour la musique classique.

CK : C’est malheureusement un phénomène qu’on retrouve partout dans le monde. Telles que les choses fonctionnent maintenant, les jeunes ne sont pas vraiment attirés par la musique classique. C’est surtout en Allemagne que je trouve le public est assez âgé.

MS : Pour Echternach, la moyenne d’âge se situe entre 35 et 65 ans.

CK : Il existe cependant des initiatives, comme p. ex. « Les folles journées de Nantes » de Rémy Martin, qui sont dédiées chaque année à un autre compositeur et qui connaissent un succès énorme, aussi chez les jeunes… En Amérique, il y a les concerts « Pops » et à Londres les « Proms ».

AS : Est-ce que les prix quand même assez élevés des billets peuvent être la cause de cette absence de jeunes ?

MS : Certainement pas pour le Festival d’Echternach. Nos prix sont abordables pour tout le monde. Ce n’est pas ça, à mon avis. Mais je peux m’imaginer que ce sont les lieux. La Basilique et l’Eglise SS. Pierre-et-Paul n’attirent franchement pas les jeunes. S’y ajoute une prétendue obligation vestimentaire. Dans les anciens pays du bloc de l’Est, où cette obligation a toujours été inexistante, j’ai constaté, qu’il y avait beaucoup de jeunes aux concerts.

GW : Quel est le pourcentage des gens qui viennent de l’étranger ?

CK : 40% environ, dont 35% d’Allemands.

MS : Ce chiffre n’a pas changé pendant les dernières années ; le chiffre des visiteurs des différents concerts non plus, d’ailleurs. Pour la musique de chambre, par exemple, même si on a des artistes de renommée mondiale, on a des difficultés à remplir la salle. Le contraire est vrai pour les concerts symphoniques. Quand Maazel et le Philharmonia étaient là, la saison passée, on avait quatre fois plus de demandes que de places à disposition.


Pas d’urgence de progrès


AS : On est maintenant au début d’un nouveau siècle. Ne faudrait peut-être pas changer la philosophie et la programmation des festivals, qui sont souvent assez conventionnels ?

CK : Le problème éternel d’Echternach c’est l’équilibre entre les concerts prestigieux et les musiciens moins connus, qui ne sont pas nécessairement moins bien que les vedettes. On a essayé à plusieurs reprises de varier le programme standard, en ajoutant du jazz : On avait eu Ella Fitzgerald, Ray Charles, ou un peu de « world », comme cette année des musiciens d’Inde. Mais je me demande vraiment, si en art le concept de « progrès » équivalant à faire quelque chose de neuf, est un concept nécessaire. Une oeuvre artistique géniale et intemporelle restera toujours géniale et plaira toujours. Et est-ce qu’on a vraiment besoin du « progrès » en art ? Dans le social, dans les sciences, oui, mais dans le domaine spirituel, celui de la musique en particulier, on est déjà très proche de la vérité. Et cela explique, pourquoi le progrès dans le domaine des arts, le domaine spirituel, n’a pas la même urgence ni la même nécessité que dans le domaine social, politique et scientifique.

Si quelque chose marche, il ne faut pas nécessairement le modifier. Mais si quelque chose ne va pas bien dans la structure, il faut l’améliorer.

GW : Il me semble, par exemple, très important que dans le domaine de la création, et surtout de la création luxembourgeoise, un accent important soit mis par Echternach.

CK : Oui, et là je trouve, qu’on a fait beaucoup d’efforts. Il y a eu cette année des créations de Mullenbach et de Kerger, auparavant, on avait invité Lenners, Penderecki, Theodorakis, Messiaen, Pärt… Mais dans la programmation, il faut toujours respecter un certain équilibre.

GW : Gageons par ailleurs que le nouveau Centre Culturel à Echternach, ainsi que la nouvelle Salle Philharmonique à Luxembourg, vont attirer beaucoup de monde, même si ce n’est que par curiosité. Et on aura la possibilité d’inviter de grands orchestres.

MS : Le problème des grands orchestres est surtout un problème financier, ils coûtent énormément cher : 5 millions et plus. Vous ne trouverez plus de sponsors qui payeraient ces cachets-là. Et, de plus, il faut financer la salle, les techniciens, etc.

CK : Mais c’est vrai que les nouvelles salles vont avoir un effet bénéfique sur le festival et la vie musicale en général.

MS : D’ailleurs, le nouveau Centre culturel d’Echternach nous permettra de faire un programme de musique à côté du Festival, où l’on pourra essayer de nouvelles choses… Quant à ce dernier, il restera tel qu’il est.

AS : Revenons encore une fois sur la qualité artistique et la programmation. De plus en plus on constate que les programmes joués par les grandes vedettes sont influencés par les maisons de disques. Est-ce que cette promotion n’influence pas la qualité de l’interprétation et surtout sa sincérité, l’authenticité ?

CK : Oui, souvent. Et c’est dommage. Mais vu l’évolution du marché classique vers la baisse, ces firmes perdent de plus en plus leur pouvoir sur les artistes. En ce qui concerne la programmation, il y a naturellement différents artistes qui viennent avec un programme fixe, comme Solti avec St. Petersbourg, mais il y aussi d’autres, avec lesquels on peut élaborer un programme intelligent.

Et quel dommage qu’on n’entende presque jamais de musiques rares ! Il y a tellement d’œuvres inconnues, incroyables, qu’on pourrait faire découvrir au public. Mais si on programme des compositeurs que les gens ne connaissent pas, ils ne viennent malheureusement pas.


Bilan d’un quart de siècle


GW : Si vous jetez un regard sur les derniers 25 ans, quelles sont les constations qui s’imposent ? Qu’est-ce qui aurait dû être changé dès le début ? Est-ce qu’il y a une ou plusieurs constantes ? Avez-vous des idées sur l’avenir du Festival ? Ne faudrait-il pas réfléchir, comme on l’a fait en Belgique, à regrouper toutes les manifestations et organisations et à faire un grand Festival du Luxembourg ?

CK : En ce qui concerne le regret, je n’en ai pas vraiment, sauf peut-être un : Le fait d’être un peu frileux par rapport à des gens moins connus, mais de très, très grand talent. Mais on a invité quand même différents artistes inconnus qui ont démontré ce talent et ont convaincu le public, comme Walid Akl qui est venu plusieurs fois pour interpréter les sonates de Haydn.

On a su toujours garder un bon équilibre dans la programmation qui fait fonctionner un Festival.

En ce qui concerne l’avenir, il ne faut pas envisager une révolution, mais une certaine réforme, surtout pour attirer plus de jeunes. Il n’y a cependant pas de recettes-miracles, quitte à ce qu’il y ait quelques bonnes formules.

AS : Comme des billets gratuits pour les élèves et étudiants…

MS : Malheureusement, je ne suis pas sûr que ça marche. Surtout maintenant, où la réforme de l’enseignement menace de réduire encore les cours de musique pour les jeunes : On risque de ne plus avoir d’initiation sérieuse à la musique.

GW : Vaste débat ! Et quel est votre souhait pour la saison prochaine ?

MS : Personnellement, j’aimerais qu’on fasse plus de projets originaux qui dépassent un peu la programmation typique, standard.

CK : Mon souhait est que tout le monde soit heureux avec le Festival d’Echternach.

 

Propos recueillis par Alain Steffen et Guy Wagner


© Guy Wagner, kulturissimo (Tageblatt) - 11.07.2001

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