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Entretien avec Jean-Louis Barrault

Guy Wagner

Phare: Monsieur Barrault, dans "Souvenirs pour demain" vous notez: "Je réponds toujours à ce qui provoque contact, communication, échange." Est-ce un des fils conducteurs de votre travail et de votre existence?
Jean-Louis Barrault: Je vous répondrai simplement que c'est la source de notre vocation. Si on choisit cette discipline qu'est le théâtre, c'est qu'on cherche profondément le contact, la communication et l'échange avec nos semblables. Peut-être cela vient-il de ce que nous avons conscience de notre solitude, du côté éphémère de l'existence; cela provoque chez nous un désir de rencontrer les autres; pour se rassurer, pour créer des liens d'amitié.

Phare: D'un autre côté vous dites que le théâtre "est la science du comportement humain."

J.-L. B.: Oui, les arts ont souvent été considérés comme une science. La musique, par exemple, dans la définition de Rousseau, est la science des sons destinés à être agréables à l'oreille. On parle également de la science des cou-leurs ou des formes, et le théâtre est effectivement la science du comportement humain, je dirais même, des êtres vivants; nous sommes très proches de la biologie, c'est la poésie de la biologie, si vous voulez.


Souvenirs pour demain...

Phare: A un certain moment de la réflexion sur votre métier et sur le théâtre, vous parlez d'une "alchimie". Vous rejoignez actuellement cette idée en l'approfondissant...
J.-L. B.: C'est une sensation que j'ai eue très jeune: il y avait des arts autour de moi qui recréaient la vie sous l'angle des couleurs, des formes, des sons, des images, des associations d'idées, mais il y aurait une lacune s'il n'y avait que des arts comme la poésie, la littérature. la peinture, la sculpture. Ce qui m'avait frappé, c'est que la vie se déroulait d'une façon inéluctable. Elle est constamment devenir: chaque instant présent passe, chaque instant à venir devient présent, nous sommes sur un tapis roulant, nous avons une condition éphémère. La vie est faite de mouvements, d'échanges et de rythmes. Or, il n'existe pas d'autre art que le théâtre ou l'art dramatique qui recrée la vie sous le signe et l'angle du mouvement, des échanges et du rythme. Trouver un instrument capable de reproduire simultanément le mouvement, les échanges et le rythme, c'est arriver à découvrir le corps humain! Le corps humain est le seul instrument qui, par sa colonne vertébrale est le siège du mouvement, par sa respiration est le siège des échanges, et par les battements de son cœur est le siège du rythme. Si bien que c'est le corps humain dans l'espace qui constitue le matériau essentiel de la poésie dramatique, qui est la science du comportement humain, c'est-à-dire, de la vie dans son déroulement, dans son avenir, dans son côté éphémère, sur son tapis roulant.

Phare: Et la pantomime?
J.-L. B.:
Je ne vois pas de séparation entre le mime et l'acteur, car notre art d'interprètes est l'art d'utiliser le corps humain avec l'infinité de ressources qu'il présente. La parole est une pantomime buccale: avant qu'on ne mette une idée en mots, le mot qu'on articule est fait d'un souffle, d'une contraction musculaire. Le mot est quelque chose de physique. Le verbe, le langage parlé est aussi charnel que la pantomime.

Phare: Vous parlez d'une "générosité anarchique" qui était de règle dans votre jeunesse...
J.-L. B.:
Quand j'ai eu le bonheur de connaître toute cette génération qui était la mienne, il y régnait une espèce de morale de l'insouciance, délibérément libre ou libertaire, si vous voulez. Le mot "anarchique" est toujours déformé. Un anarchiste est un être qui a pris la responsabilité de lui-même, et il n'y a pas beaucoup de gens qui prennent cette responsabilité. Volontairement, par paresse intellectuelle, les gens s'aliènent, s'engagent, s'enrôlent, ce qui leur permet d'obéir, de passer à un autre les ordres et les commandements. L'anarchiste, lui, a une morale qui est la responsabilité de soi-même, et comme première règle, c'est le respect des autres, parce qu'il veut qu'on le respecte aussi. Il y a donc là source de la dignité humaine. Le sens que Je donne au mot "anarchiste" est un sens essentiellement moral. Dans notre jeunesse nous obéissions à cette morale, et il y avait une élégance qui accompagnait cette morale: l'insouciance; nous ne tenions à rien. Je vous signale un tout petit livre qui est un de mes livres de chevet: "Le tir à l'arc dans la chevalerie Zen", où te maître enseigne à celui qui apprend à tirer à l'arc, non point de viser la cible, mais de devenir arc. Or, c'était une époque, où par amour et sans souci d'utilité, de rendement - ce qui est le procès de la civilisation actuelle - nous devenions notre métier sans chercher à atteindre la cible, et à ce moment-là nous l'atteignions.

Phare: Vous ne considérez jamais votre travail comme achevé, comme quelque chose d'acquis. Il est un faire et un refaire, un devenir perpétuel.
J.-L. B.:
Je tiens cette morale de mon maître Charles Dullin qui nous enseignait d'ailleurs par instinct, par osmose, qui nous encourageait à être tout neufs tous les matins. Et j'ai toujours constaté chez Charles Dullin que, plus il avançait dans son art et dans sa science, moins il avait l'air de connaître les choses et plus il avait l'air de les découvrir et de s'en étonner. Et si l'enfance a un avantage, c'est qu'elle possède la faculté merveilleuse de l'étonnement. On part à la découverte du monde quand on est enfant...
Il faut donc, après avoir fait te tour de la journée, comme on fait le tour des quatre saisons, comme on fait le tour de toute une vie, mourir le soir et renaître le matin tout neuf, s'étonner, s'émerveiller et partir à la découverte de la vie. Je crois que c'est une faculté qu'il faut entretenir et développer quand on a un métier artistique: elle est la source de toute fraîcheur et de toute imagination. Le père Teilhard de Chardin dit qu'il y a toujours trois éléments chez l'homme: il y a un fatigué ou dépressif, il y a un jouisseur et il y a un ardent.
Le fatigué trouve qu'il aurait mieux valu ne pas être, le jouisseur dit qu'il est heureux d'être, mais pourquoi aller plus loin, autant jouir du moment présent et bien se garder de ne rien changer, et enfin l'ardent, lui, il trouve non seulement intéressant d'être, mais, ce qui est passionnant, c'est d'être plus. Or, ces trois éléments, si vous vous rapportez à la biologie, existent dans la bactérie. Quand on analyse une cellule, on trouve des éléments labiles qui sont dépressifs, qui tombent; il y a, au contraire, aussi un besoin de conservation, de jouissance, et enfin, il y a ce que Jacques Monod dans "Le Hasard et la Nécessité" appelle la téléonomie, c'est-à-dire, le finalisme: on veut devenir plus. Nous obéissons aux lois de la nature. Nous nous rejoignons, le père Teilhard de Chardin et moi, sous l'exemple de la nature.

Phare: Dans votre Théâtre d'Orsay, vous créez des liens, vous reliez dos choses qui à première vue paraissent inconciliables. D'un côté vous créez "Rabelais", "Nietzsche", "Restif de la Bretonne", d'un autre vous donnez Sarraute, Beckett, un théâtre qui va jusqu'à dernière limite, à une réduction totale.
J.-L. B.:
On nous a reproché quelques fois de ne pas avoir de ligne, d'être en pleine contradiction, parce que nous sommes éclectiques. En vérité ce n'est pas ça, c'est que nous ne voulons pas avoir de ligne intellectuelle ... La cervelle n'est qu'une glande parmi beaucoup d'autres dans un corps. Le corps est quelque chose d'infini, un objet magnétique, un ordinateur très perfectionné. Il va au-delà de la peau, il est mystique. Il y a un corps commun de l'humanité; tous les êtres ne sont qu'un, ce sont les autres qui nous font... Donc, si on s'arrête à mi-chemin, on sépare l'individu du collectif. Mais si on s'élève plus haut, on retrouve l'individu dans le collectif. Quand alors on dit ,,les contradictions humaines", tout dépend de l'attitude à laquelle on se place. Il y a une altitude à laquelle je suis en pleine contradiction avec moi, mais si je m'élève ou si je m'abaisse, je trouve le moment où je suis en accord avec moi-même; évidemment il vaut mieux se trouver en accord avec soi-même en s'élevant! Et à ce moment-là, la contradiction n'était que passagère.

Phare: Je dirais même qu'il n'y a pas de contradiction du tout.
J.-L. B.:
Il n'y a en fait pas de contradiction, et alors, quand on voit la bouche de Madeleine Renaud dans "Pas moi" ou bien une fête de trente personnes qui se déploie sur la scène, ou la joie de Rabelais ou encore le côté replié sur lui-même à la limite de l'humanité, de Beckett, on trouve toute la palette de l'humanité.

Phare: Au fond vous considérez le théâtre comme une synthèse...
J.-L. B.:
... C'est la vie. Je veux servir la vie de plus en plus, parce que cela devient de plus en plus utile. Les gens desservent la vie, cassent la vie. Je vais vous dire quelque chose où je me heurte rai à des contestations, mais je dis, par exemple, que la politique tue la vie. Cela ne veut pas dire que je sois réactionnaire, mais, comme les gens cataloguent comme des bécassines, que si vous n'êtes pas d'une certaine couleur politique, vous êtes de l'autre couleur, et réciproquement, tout cela est imbécile! Je suis un homme, je suis un homme, je suis plein de vie et je veux que ma vie soit une plénitude; je veux aider mes amis humains à ce qu'ils acquièrent leur plénitude. C'est pour cela que je leur donne rendez-vous ici au Théâtre d'Orsay.

Phare: Cela ne vous empêche pas de mettre votre signature sous un manifeste qui pourrait aider des hommes.
J.-L. B.:
Non, parce qu'il y a une différence entre celui qui s'engage et celui qui se compromet. J'accepte de me compromettre, et ceux qui s'engagent ne sont pas toujours ceux qui osent se compromettre. . .

Phare: Je vous remercie de cet entretien.
© Guy Wagner, Tageblatt / Phare, 17.2.1976

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