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Les traces du Grand Meaulnes

Alain-Fournier est mort, il y a 80 ans

Je me rappellerai toujours avec plaisir le 3 octobre 1986. J’avais l’opportunité de présenter au Théâtre d’Esch, comme seul lieu au monde, l’adaptation scénique d’une des oeuvres qui restent à jamais marquantes pour la jeunesse: „Le Grand Meaulnes“ d’Alain-Fournier, par la Compagnie Bouvier-Viallon, le jour-même du centenaire de la naissance de son auteur.

Cette réalisation était encadrée par une exposition documentaire en provenance de La Chapelle-d'Anguillon, son lieu de naissance, et d’un document audio-visuel: „Les étranges paradis d’Alain Fournier et du Grand-Meaulnes“ réalisé par Hubert Blisson et Alain Rivière, le neveu d’Alain-Fournier, avec lesquels nous allions voir, sous la guidance de Cornel Meder, les parcs de Colpach. Il s’en est suivi un échange fertile que la publication du Centre Culturel de Differdange: „Galerie“, a eu la possibilité de documenter.


Alain-Fournier en 1905

Henri Alban Fournier est enfant d’instituteur dans le Cher. Son père Auguste, („Monsieur Seurel“) est nommé en 1891 dans le village d’Epineuil qui deviendra la Sainte-Agathe du „Grand Meaulnes“; deux ans plus tard, sa mère („Millie“) est nommée maîtresse adjointe. Sa soeur Isabelle est née en 1889. Le petit Henri s’intéresse aux livres: „La Chèvre de Monsieur Séguin“ et „Sans famille“ le font pleurer, „Le Tour de France par deux enfants“ le fait frémir, et il se passionne pour „David Copperfield“ et „Robinson Crusoë“, „père de tous les désirs naufragés“ (Isabelle Rivière).

En octobre 1898, Henri entre en 6e du Lycée Voltaire à Paris: „Il s’arrachait au doux jardin lumineux de notre enfance“, écrit Isabelle. Puis c’est l’évasion: „Je serai marin pour faire des voyages“. Il part à Brest pour préparer l’entrée à l’Ecole Navale. C’est l’échec. Après un an et demi, Henri revient à Bourges où il achève ses études, puis il entre au Lycée Lakanal de Sceaux pour y préparer l’Ecole Normale Supérieure, la „khâgne“.

Une grande amitié et un amour impossible

Une grande amitié va transfigurer ces années difficiles: celle de Jacques Rivière, fils d’un grand médecin de Bordeaux, qui épousera sa soeur. Les nouveaux amis découvrent ensemble le Symbolisme et se passionnent pour la littérature, la musique, la peinture. „Pelléas et Mélisande“ de Debussy les marquera.

Le 1er juin 1905, Henri Fournier sort d’une exposition de peinture au Grand-Palais. Une ravissante jeune fille descend en même temps les marches. Henri est frappé par sa beauté. Il la suit, elle se retourne, leurs regards se croisent, elle disparaît dans un petit hôtel particulier du boulevard Saint-Germain. Dix jours plus tard, il retourne encore là-bas. Elle sort de la maison et il lui dit dans le tram: „Vous êtes belle...“ Ils auront une longue conversation quand elle sortira de l’église de Saint-Germain. Elle lui dira: „Il faut nous quitter. Nous sommes deux enfants, nous avons fait une folie.“

Ils ne se reverront plus, quitte à ce que Henri, de retour de Londres, en septembre 1905, retourne encore boulevard Saint-Germain. Un an après, Henri apprend que „la jeune fille“ s’est mariée.

Il est séparé de son ami Rivière qui a échoué comme lui à l’Ecole Normale. Une immense correspondance naît de cette séparation. Ils découvrent ensemble Claudel, Gauguin, Cézanne... Pendant deux ans, la vie militaire ne réussira pas à endormir dans l’adolescent son désespoir. Caporal, puis élève officier, il devient sous-lieutenant et découvre le Sud de la France.

Sous le nom d’Alain-Fournier qu’il prend, étant donné qu’il y a alors un Henri Fournier très connu comme champion automobile, il publie son premier essai: „Le corps de la femme“ dans „La Grande Revue“.

Le 24 août 1909, sa soeur Isabelle épouse son ami Jacques dans cette église de Saint-Germain où Henri avait abordé celle qui deviendra Yvonne de Galais.

Une transfiguration littéraire sublime

De retour parmi les siens en septembre, il aborde son roman: „Le Grand Meaulnes“, tout en tenant un courrier littéraire à „Paris-Journal“: „Sous l’influence de Péguy, comme l’écrit Jacques Rivière, Meaulnes et Melle de Galais achèvent de naître à la vie concrète“.

Henri rencontre „Valentine“, mais le souvenir de celle qu’il nomme Yvonne de Galais reste toujours vif. En septembre 1912, il devient secrétaire de Claude Casimir-Périer, le mari de l’actrice Simone. En décembre, il termine „Le Grand Meaulnes“. L’année suivante, il retrouve à Rochefort „Yvonne de Galais“, mère de deux enfants. Il passe quatre jours auprès d’elle et comprend: „Elle est plus perdue pour moi que si elle était morte“.

1913, c’est surtout l’année du „Sacre du Printemps“, et le 29 mai, Jacques et Henri assistent à la création et au scandale de cette oeuvre qui déterminera la musique de ce siècle. La nuit du „Sacre“, Alain-Fournier découvre auprès de Simone „qu’une chose était finie dans (sa) vie et qu’une autre commençait, plus belle que tout, mais terrible et peut-être mortelle“.

De juillet à novembre, le roman paraît à la „Nouvelle Revue Française“ (NRF), en octobre également en livre chez l’éditeur Emile Paul, mais il échoue le 3 décembre au „Prix Goncourt“.

Son succès populaire est immédiat. La splendide histoire romantique mélangeant, le souvenir, le rêve et la réalité pour retracer la quête adolescente de l’amour aussi absolu qu’impossible, est pleine d’émotions, de pudeur, de mystère et de spiritualité. Différant sensiblement du roman réaliste et naturaliste en vogue à l’époque, elle exerce une influence considérable sur les écrivains et les lecteurs, surtout qu’Alain-Fournier réussit à rester „véridique“ dans le fantastique, parce qu’il réussit à faire transparaître les cohérences cachées et „les signes que le gens du rêve vont abandonner, peut-être, de ce côté-ci de la frontière“ (B.Poirot-Delpech).

Qui ne garde en tête l’arrivée à l’école d’Augustin Meaulnes, qui marque le lecteur comme il marque le narrateur François Seurel? Augustin, à son tour, sera marqué par le „domaine mystérieux“ de l’étrange château avec sa fête éperdue qui s’achève dans la tristesse; il sera marqué par Yvonne de Galais et son frère Frantz attendant l’arrivée de sa fiancée qui ne vient pas...

Augustin, désormais l’être d’un autre monde, retrouvera Frantz, le bohémien, qui lui dit qu’Yvonne est à Paris et lui fait jurer de se tenir prêt à le secourir s’il l’appelle un jour.

Ne dévoilons pas l’enchevêtrement des liens tragiques qui se noueront à partir de là, citons seulement encore une fois l’auteur: „Ce qui me plaît en vous, ce sont mes souvenirs“, lit-on à la fin du „Grand Meaulnes“.

Cela est vrai pour les grands livres, car ce qui nous plaît en eux, c’est ce que nous y avons mis et ce dont nous nous souvenons d’eux et par eux, et chacun aura mis son image sur Yvonne, Valentine, Augustin, Frantz ou François et s’est fait sa vision de la „fête étrange“.

Voilà une des raisons pourquoi l’adaptation en 1967, du „Grand Meaulnes“ à l’écran par Gabriel Albicocco était si décevante, malgré la présence émouvante de Brigitte Fossey. Un autre film, „Marianne de ma Jeunesse“ de Julien Duvivier de 1954, adapté d’un autre livre peu connu alors, mais lui aussi inspiré par le roman d’Alain-Fournier: „Douloureuse Arcadie“ de Peter de Mendelssohn, est un film plus „vrai“, plus „authentique“, pour la simple raison qu’on ne s’était pas impliqué soi-même dans ce roman comme dans le „Grand Meaulnes“ et que le film donnait des images „nouvelles“, non préfigurées par une lecture.

En 1914, ce sont les balles de Sarajévo, la mobilisation, la guerre. Alain-Fournier part à vingt-huit ans, avec son régiment: „Avec quel amour j’ai regardé la mort, la mort, notre très cher patrimoine“. Il est rapporté manquant après les combats du 22 septembre 1914 sur les Hauts de Meuse. Son corps fut seulement retrouvé et identifié l’année passée.

En 1924, Jacques Rivière préface „Miracles“, une collection de ses premiers textes, vers et prose, qui montrent encore de façon péremptoire la force du génie précoce d’Alain-Fournier, et son beau-frère, dans son émouvante introduction, retrace le chemin de leur amitié.

„Il faut que nous pensions à lui comme à quelqu’un de <sauvé>“, écrira-t-il.



© Guy Wagner, Tageblatt - 22.9.1994

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