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Editorial

Et maintenant, que vont-ils faire?


Si l’on croit les informations en provenance d’Afghanistan, tout va pour le mieux en ce qui concerne la mise à l’écart des taliban après leur déroute militaire, même si celle-ci a pris de court les états-majors aussi bien que les diplomates, le Pentagone autant que la CIA.

C’est donc pour quand, la capture d’Oussama Ben Laden et, par conséquent, la fin de l’invasion de l’Afghanistan?

Les uns nous disent que ce n’est plus qu’une question de jours avant qu’on ne le capture.

Les autres affirment qu’on ne peut pas en être si sûr: Le Pentagone reconnaît ne pas savoir où il se dissimule, et le Président ne cesse de répéter que ce sera long, et son secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, affirme qu’il ne sera pas facile «de le faire sortir de son trou.»

Mais alors où est la vérité?

Question d’autant plus pertinente que, comme on sait, la première victime de toute guerre est toujours la vérité: le „Tageblatt“ n’a cesse de le rappeler ces dernières semaines.

Bush matraque de messages ses concitoyens, le monde entier: La guerre contre le terrorisme international est loin d’être finie. Les sacrifices vont être durs. Chacun devra y apporter sa contribution.

En tant que commandant en chef des forces armées, il a déclaré un état d'urgence qui lui confère des pouvoirs d’exception. Ils lui permettent d'ordonner des tribunaux militaires pour les personnes soupçonnées de terrorisme et pour leurs complices. Or, comme selon son raisonnement, celui qui refuse de participer à ce combat implacable contre le terrorisme international est lui-même un terroriste, deux et deux feront cinq. Comme chez Orwell.

Bush se passe même «de la notion de preuve», désigne ses propres cours de justice pour juger des non-citoyens américains arrêtés aux Etats-Unis, ou à l'étranger (!), dont il a «des raisons de croire» qu’ils appartiennent à des organisations terroristes, et ceux-ci peuvent être emprisonnés, condamnés… et exécutés, sans qu’ils puissent faire appel devant un tribunal civil.

Et comme Bush a une certaine pratique, voire une pratique certaine en matière d’exécutions depuis le temps qu’il était gouverneur du Texas, les portes sont largement ouvertes à l’arbitraire et l’exécutif «fera office d’enquêteur, de procureur, de juge, de jury et enfin de gardien de prison et de bourreau.» (William Safire, NYT)

Ainsi, le système judiciaire est maintenant court-circuité aux USA, et le sinistre ministre de la Justice, John Ashcroft, qui a fait voter son «police state bill» au Congrès – où plusieurs membres ont avoué qu'ils ne l'avaient même pas lu avant de voter – a réussi pour son président «un coup d'état constitutionnel» (Francis Boyle, professeur de Droit International à l'Université de l'Illinois). Celui-ci est consolidé par le «Patriot Act » qui autorise le développement de la surveillance électronique, des écoutes téléphoniques, des possibilités de perquisition élargies, des détentions plus longues, des peines plus sévères dans toutes les affaires de terrorisme – et qui définit alors le terrorisme? –, le partage des informations entre les différents services et agences du renseignement et le renforcement des services de l’immigration.

Bush a des pouvoirs comme Staline en avait. Dictatoriaux.

Les Etats-Unis donc une forteresse avec des hommes transparents? Et qu’en est-il des autres pays démocratiques, car Ashcroft a trouvé déjà un émule dans Otto Schily – qui a l’époque a défendu des terroristes comme Baader?…

Et dans le cas de Ben Laden, que fera-t-on avec cet arsenal de moyens répressifs et anticonstitutionnels? Que fera-t-on de l’ennemi mondial numéro un qui a reçu son instruction par des gars US quand il luttait contre l’URSS, ce qui lui a permis de connaître les ruses et les astuces des guerriers secrets de la CIA, leurs tactiques et leurs stratégies, leurs moyens de frappe et leurs méthodes d’extermination?

Est-il bien sûr qu’on veuille vraiment de lui, «mort ou vif», comme l’a exigé Bush?

Ne serait-ce pas plutôt «mort ou mort» qu’on le veut? Dick Cheyney, le vice-président, n’a-t-il pas, en effet, déclaré qu’il serait «heureux qu’on lui serve la tête de Ben Laden sur un plateau»?

Car que ferait-on si un de ces jours-ci l’homme le plus recherché du globe annonçait officiellement son intention de se rendre? Serait-on en mesure de lui faire un procès équitable? Devant une cour internationale comme celle de La Haye?

Est-ce pour éviter cela que Bush avait immédiatement refusé quand les taliban avaient proposé de livrer Ben Laden pour qu’il soit jugé dans un pays neutre?

Est-ce pour empêcher qu’il puisse encore se «défendre» qu’on a détruit la station de télé Al Jazira qui a diffusé ses messages?

Et si, de toute façon, on n’était pas si pressé que cela pour le trouver, quitte à ce qu’on (dé)montre qu’on est en train de le traquer?

Pour la simple raison que le but de l’opération en Afghanistan n’est pas la capture de celui qui n’est toujours que le cerveau présumé des actes horribles du 11 septembre, mais l’Afghanistan lui-même.

Comme l’a dit Theodorakis, lors d’une manifestation à Athènes: «Il est évident que la croisade contre le terrorisme constitue un écran de fumée servant à cacher les vrais buts du nouvel ordre mondial que les Américains et leurs proches alliés veulent imposer.»

Guy Wagner



© Guy Wagner, kulturissimo mensuel (Tageblatt) - N°3, décembre 2001

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