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Editorial

Adieu, Marcel


A la désolation dans laquelle la vie politique nous plonge tous les jours, à la montée de la barbarie à tous les échelons, aux interrogations que nous partageons avec vous, ce sont aussi les deuils personnels qui se sont ajoutés comme notre lot presque quotidien.

Combien de fois, en ces pages, avons-nous déjà évoqué le souvenir d’un être cher qui nous a quittés, alors que nous aurions tant aimé qu’il restât avec nous, parce qu’il avait encore tant à nous dire, tant à nous raconter, tant à partager avec nous.

Marcel Pommerell a été de ceux-là, un homme d’un courage et d’une ténacité rares.

Alors que la vie reprenait ses droits après la guerre d’Hitler et l’offensive de Rundstedt, lui perdit la vue à dix-sept ans. D’autres auraient désespéré. Pas lui. Il aiguisa ses autres sens, et notamment l’ouïe, et il s’orienta vers la musique, en particulier l’instrument le plus beau: la voix humaine.

Avec Sophie Wintringer qui sera son épouse au dévouement rare, il sillonna les routes de l’Europe et eut ses entrées dans toutes les grandes salles lyriques.Ala Scala de Milan, le couple eut même sa loge privée.

Ainsi, il fit non seulement la connaissance du répertoire lyrique complet, mais aussi la connaissance des cantatrices et des chanteurs les plus en vue, et une grande partie d’entre eux devinrent des proches, voire des amis. Pour eux, „Marcello“ était non seulement une connaissance fidèle, mais surtout un conseiller hors pair.
Marcel était, en effet, un incorruptible, et si l’une des vedettes de la scène n’était pas en forme, Marcel le lui disait, sans ambages et sans détours. Il voyait même avant bien d’autres critiques et commentateurs célébrissimes, qui était le ténor qui montait, qui était la soprano qui risquait de plonger dans l’insignifiance.

Combiende fois, m’a-t-il dit au téléphone: „Fais attention à celui-là, tu vas en entendre parler.“ Cela valait ces dernières années en particulier pour Juan Diego Florez dont il avait décelé les impressionnantes qualités avant tous les autres, tous, vraiment. Il ajoutait volontiers, non sans une bribe d’humour noir: „Tu vas voir.“

Il avait d’ailleurs des preuves pour ses prophéties: Il enregistrait tout, partout et toujours. Combien d’interprètes, - sachant qu’une de leurs réalisations était particulièrement réussie, sans pour autant avoir été enregistrée officiellement -, se sont ensuite adressés à lui pour avoir une copie, et celle-ci se retrouvait plus tard sur un CD.

Le studio de Marcel Pommerell, c’est la caverne d’Ali Baba, et si ses préférences allaient, en général, vers l’opéra et, en particulier, vers le belcanto, vers Caruso, La Callas, Tebaldi, Carlo Bergonzi, devenu un vrai ami, il ne dédaignait pas la musique symphonique, au contraire, et il avait de plus un jardin secret: le lied.

Marcel était un phénomène. Il connaissait par coeur toutes les distributions de tous les opéras qu’il avait entendus et parvenait encore à les citer intégralement des dizaines d’années plus tard.

Marcel était généreux, il aimait aider: le Festival de Wiltz, du temps que Fernand Koenig le dirigeait, le Festival d’Echternach et le Théâtre d’Esch, savent ce qu’il a fait pour eux, et je n’oublierai personnellement jamais la soirée du 24 avril 1987 avec une Katia Ricciarelli resplendissante sur la scène d’Esch, Grâce à Marcel.

Marcel était un homme d’une droiture rare. Ses convictions étaient celles d’un homme de gauche, antidogmatique, critique; celles d’un humaniste, auquel la vie, par le dur apprentissage qu’elle l’avait obligé à faire, avait donné le sens de l’équité, de la justice et de la solidarité. Sa fierté était de n’avoir jamais plié. Sa grandeur était son sens de l’amitié: Même après des mois, le contact avec lui était comme si on ne s’était jamais quittés.

Aussi, même absent, il ne nous quittera pas, et Sophie le sait. Nous sommes solidaires d’elle dans le souvenir de Marcel, l’ami.



Guy Wagner

-> p.s.: Plus que 712 jours de ce Bush, détesté par Marcel aussi

© Guy Wagner, kulturissimo (Tageblatt) - 08.02.2007

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